Clément Gravel.

Un peintre expose à 94 ans

Chaque fois qu’il sort ses pinceaux, sa toile et ses pots de peinture, Clément Gravel, qui se fait aussi appeler Papy, renoue avec celle qui fut son épouse pendant 61 ans. Oeuvrant pendant la nuit, le plus souvent, l’homme originaire de Chicoutimi, qui a réalisé son premier tableau à l’âge tendre de 92 ans, communique avec elle par la pensée et le geste, visite un monde intérieur où la notion de deuil occupe une place prépondérante.

«L’amour et la peine ensemble, c’est un drôle d’ingrédient», a confié l’artiste il y a quelques jours, lors d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès. Ces sentiments sont liés d’autant plus étroitement que c’est la dame en question, née Pauline Picard, qui lui a fait cadeau de ses premiers outils. Elle se trouvait à l’hôpital avec trois mois à vivre, mais à ce moment-là, l’espoir d’une rédemption était encore permis. Sitôt rentré à la maison, son vieux complice a créé son premier tableau.

Nicole Gravel est photographiée en compagnie d’une toile réalisée par son père, Clément Gravel. Cette oeuvre intitulée Le maître est l’une des préférées du nonagénaire, qui l’a créée récemment.

Puisqu’elle se trouve près de l’entrée, c’est l’une des premières pièces qu’on peut voir à la galerie d’art de l’Hôtel Chicoutimi, jusqu’au 14 octobre. Intitulée Anxiété, cette représentation d’une femme et d’un corbeau la toisant de haut fait partie de l’exposition montée par Nicole Gravel, la fille de Clément. Elle réunit 33 tableaux, ce qui correspond au tiers de la production de son père.

«Lorsque ma mère a vu Anxiété le lendemain, elle a souri. Son objectif était de lui offrir un moyen d’exprimer ses émotions, mais elle ne pensait pas que mon père irait autant dans les détails», raconte Nicole Gravel. «Après, j’ai continué et quand je lui présentais une nouvelle oeuvre, mon épouse était contente. Elle m’encourageait et moi, ça me stimulait. Ce que je peins, ce sont des sentiments», ajoute le nonagénaire.

Voici la première toile réalisée par Clément Gravel, Anxiété. Elle a pris forme pendant la nuit, après que l’homme ait reçu du matériel de peinture en cadeau.

Une autre toile qui figure en bonne place dans la salle d’exposition est Ensemble, celle que préférait Pauline Picard entre toutes. Complétée peu de temps avant son décès, elle l’a touchée droit au coeur en dépit de son caractère non-figuratif. «Ma mère trouvait que c’était un chef-d’oeuvre. Les couleurs symbolisaient le couple qu’ils formaient. Elle l’a posée sur la fenêtre de sa chambre», se souvient Nicole Gravel.

Le vrai miracle est survenu après la disparition de sa mère. On aurait pu croire que Clément Gravel perdrait ses repères, que le chagrin ferait chavirer son âme. Or, il a tenu bon et ce fut, pour une bonne part, grâce au secours que lui a procuré son art. Le dialogue d’outre-tombe évoqué tantôt a pris forme par tableaux interposés. Quand l’homme s’ennuie de celle qui fut son grand amour, il sort une toile et le tour est joué. La voici qui habite ses pensées, qui le regarde peindre par-dessus son épaule.

L’épouse de Clément Gravel préférait cette oeuvre produite par son mari, Ensemble. Elle y voyait l’illustration du couple qu’ils ont formé pendant 61 ans.

«Je donne un titre à chaque toile pour que les visiteurs sachent à quoi je pensais quand je l’ai créée. En tenant des expositions, je souhaite inciter d’autres personnes âgées à produire des choses. Tous peuvent développer un talent qu’ils ne pensaient pas avoir», affirme Clément Gravel, qui se dit touché de voir ses oeuvres accrochées dans sa ville natale et remercie sa fille pour la peine qu’elle s’est donnée.

«Je suis venu la semaine passée et j’ai trouvé ça très bien», résume l’artiste amateur, qui vit aujourd’hui à Saint-Nicolas.