Dans son nouveau livre intitulé La vérité derrière le faux débat, Russel-Aurore Bouchard aborde le dossier du contrôle des armes à feu sous l'angle historique, tout en déplorant la propension de Québec et Ottawa à réduire l'espace de liberté dont jouissent les citoyens.

Un livre contre le registre des armes à feu

Essayer de museler Russel-Aurore Bouchard constitue un exercice aussi futile que périlleux. C'est ce que démontre son nouveau livre, La vérité derrière le faux débat, qui constitue un réquisitoire contre la loi sur l'enregistrement des armes à feu d'épaule adoptée récemment par le gouvernement du Québec.
Exclue de la commission parlementaire où elle souhaitait déposer un mémoire, lequel figure à la fin de l'ouvrage, l'historienne a poussé plus loin sa réflexion en décrivant de quelle manière l'État - surtout fédéral - s'y est pris afin de resserrer le contrôle sur les armes à feu, une opération amorcée dans les années 1970. Son constat est implacable.
« Chaque fois, le gouvernement s'est appuyé sur une conjoncture pour imposer plus de restrictions et je note une constante en passant, soit la présence des libéraux au pouvoir, à Ottawa comme à Québec. Ce sont des partis liberticides qui cherchent à contrôler les citoyens », a mentionné Russel-Aurore Bouchard il y a quelques jours, à la faveur d'une entrevue accordée au Quotidien.
Quatre moments importants sont identifiés dans le livre : la Crise d'Octobre, l'assaut du parlement de Québec par le caporal Lortie, le massacre de Polytechnique et la Crise d'Oka. Ils auraient servi de prétexte à l'adoption de mesures qui vont plus loin que les normes qu'il convient de faire respecter dans une société civilisée.
« Je ne suis pas pour le ''free-for-all'' à l'américaine, précise en effet l'historienne. C'est bien d'exiger que les armes soient entreposées adéquatement, qu'on enregistre les armes à utilisation restreinte, qu'on oblige les gens à prendre des permis d'acquisition et de possession, ainsi qu'un permis pour déplacer une arme à autorisation restreinte. Moi-même, je respecte les lois au maximum. »
Elle estime que tout ce qui a été ajouté est soit inutile, soit excessif, ce qui comprend le registre québécois des armes à feu. « Montréal a imposé cette loi au peuple fondateur qui est enraciné dans les régions. C'est ainsi que pendant la commission parlementaire, le gouvernement Couillard a admis 27 groupes favorables à ses vues, contre six places pour les opposants. Les dés étaient pipés », affirme Russel-Aurore Bouchard.
L'historienne en elle n'est jamais loin, bien sûr. Elle rappelle qu'en 1681, le premier recensement nominatif réalisé en Nouvelle-France a montré que dans un quartier comme celui de la Basse-ville, à Québec, on retrouvait une moyenne de deux armes par maison. « C'était pour se défendre. Cette responsabilité revenait au peuple par l'entremise de la milice », souligne la Chicoutimienne.
Elle soutient qu'au fil des siècles, les Québécois « ont toujours eu un contact civilisé avec les armes à feu » et déplore qu'on fasse l'amalgame avec les pratiques ayant cours aux États-Unis. « La violence est un fait social. Elle s'appuie sur la pathologie d'une société. Ce n'est pas l'arme, mais la société qui crée la violence », énonce Russel-Aurore Bouchard.
Prétendre le contraire lui apparaît comme une imposture, au même titre que le lien tracé entre le taux de suicide et l'accès aux armes à feu. « Le suicide aussi représente un phénomène social, fait-elle observer. Le Japon a le cinquième taux le plus élevé au monde, alors qu'on y interdit la possession d'une arme depuis 1686. »
Dans son esprit, La vérité derrière le faux débat a pour fin de « répliquer aux mensonges colportés depuis 1975 ». « Ce livre met le point final au monopole de l'information exercé par l'État », estime Russel-Aurore Bouchard, qui procédera au lancement le 4 octobre à 19 h, au Bistrot du Fjord de Chicoutimi. Elle aura alors le sentiment de boucler la boucle puisque son premier ouvrage, publié il y a 45 ans, avait pour titre Les armes traditionnelles au Canada.
Le dernier livre ?
« C'est probablement mon dernier livre, même si je ne ferme pas complètement la porte à une nouvelle publication. Je suis une écrivaine et je reste alerte au plan intellectuel. Je voudrais continuer, mais il y a un défi qui se pose, un défi pour lequel je n'ai pas de réponse », confie Russel-Aurore Bouchard.
Après le lancement de La vérité derrière le faux débat, mercredi, elle vivra une expérience qui ne lui est pas arrivée depuis la sortie de son premier ouvrage au milieu des années 1970. Aucun projet substantiel, hormis des communications sur Internet, ne se profilera à l'horizon. Même la sortie du sixième et dernier tome du journal des frères Petit a été mise sur la glace. Pourquoi ? Parce que les rangs des amateurs d'histoire ne cessent de s'éclaircir. « Mon lectorat ne se renouvelle pas. Il n'y a pas si longtemps, je pouvais vendre 2000 livres dans une année, alors qu'aujourd'hui, mes tirages jouent entre 200 et 300, ce qui couvre à peine les frais d'impression. Je me demande si c'est la meilleure manière de parler de notre histoire », laisse échapper la Chicoutimienne.
Problème
Elle vit une réalité que connaissent bien les journalistes de l'écrit, les chanteurs qui demeurent attachés aux albums physiques, les cinéastes qui sentent le tapis glisser sous leurs pieds en raison de l'engouement que suscitent les séries télévisées. Un monde disparaît et bien malins sont ceux qui pourront décoder l'avenir.
Dans le cas de Russel-Aurore Bouchard, ce ne sont pas tant les changements technologiques que le décès d'une frange de son lectorat qui pose un problème existentiel. Or, celui-ci dépasse sa propre personne, en ce sens que d'autres collègues sont confrontés aux mêmes difficultés, ailleurs dans la province.
« L'histoire elle-même est en train de disparaître. On enlève des statues, des plaques commémoratives, des noms de rues. C'est la manifestation d'un effondrement sociétal qui touche l'ensemble de l'Occident et je crois que c'est pire au Québec », avance-t-elle. Son désarroi est d'autant plus vif que la confection d'un livre représente une source de joie.
« J'ai toujours aimé les sculpter. Je faisais moi-même la mise en pages, ce qui me procurait une grande satisfaction, tout en réduisant les frais. J'aurai 69 ans mercredi et je pensais produire des livres d'histoire jusqu'à l'âge de 84 ans. Écrire, c'est ma vie, mais là, je suis moins motivée », admet Russel-Aurore Bouchard.