Voici Denys Tremblay sous les oripeaux de L’Illustre Inconnu, le 14 avril 1983. L’artiste saguenéen était alors engagé dans une performance dont il a tiré un film vendu récemment au Centre Pompidou.

Un film de Denys Tremblay au Centre Pompidou

L’artiste saguenéen Denys Tremblay, qui fut un temps le roi Denys Premier de L’Anse, vient de conclure une transaction qui le remplit d’une fierté légitime. Un film tourné à l’occasion d’une performance qu’il avait lui-même conçue et livrée, à l’intérieur et dans le voisinage du Centre Pompidou, fera désormais partie de la collection permanente de cette institution basée à Paris.

Le Musée national d’art moderne  (c’est le nom officiel du Pompidou) a confirmé ses intentions lors d’une réunion de la Commission des achats tenue le 30 novembre. « Les démarches étaient engagées depuis deux mois. J’avais appris de source informelle que c’était réglé et la réponse officielle m’a été communiquée lundi. C’est plaisant », a commenté le principal intéressé à l’occasion d’une entrevue accordée au Progrès.

Le film dure dix minutes et a pour titre Coup d’état d’esprit périphérique au Centre Pompidou, 14 avril 1983. Il relate une performance livrée ce jour-là par Denys Tremblay qui, pour la première fois, faisait vivre le personnage baptisé L’Illustre Inconnu. Alors étudiant à Paris, où il complétait un doctorat, le Saguenéen avait participé à une cérémonie pendant laquelle il a célébré « les funérailles périphériques de Sa majesté l’Histoire de l’art métropolitaine ».

Ce geste avait pour fin de remettre à sa juste place la culture dite supérieure, celles des nations occidentales, surtout européennes. Ce qui émanait des anciennes colonies était perçu avec condescendance, davantage qu’aujourd’hui, d’où l’intervention du futur professeur en art à l’Université du Québec à Chicoutimi.

« J’ai toujours été un grand défenseur des cultures périphériques, locales, qui ont souvent une portée universelle. C’est ce qu’illustre le théâtre de Michel Tremblay et Robert Lepage, entre autres, ainsi que les toiles d’Arthur Villeneuve qui sont originales parce qu’elles décrivent son univers, selon son temps à lui », fait observer Denys Tremblay.

La fin de la soumission

C’est un ami, le cinéaste John Cressy, qui avait tourné le film à l’aide d’une caméra 16 millimètres. Il l’avait fait à la demande du Saguenéen, qui souhaitait garder une trace de l’événement. L’objectif derrière cette démarche n’était pas de produire une œuvre autonome, mais dès l’année suivante, une version de 30 minutes voyait le jour.

Elle avait pour titre Chronique funéraire et prenait la forme d’une émission spéciale à la télévision. S’appuyant sur une performance de son ami Hervé Fisher, qui venait de « couper le cordon de l’Histoire de l’art », Denys Tremblay avait récupéré les restes de cette même Histoire en affichant une solennité équivalente à celle du gouvernement français lorsqu’il avait déposé la dépouille de Napoléon aux Invalides.

« J’avais lu des choses à ce sujet et c’est ce qui m’a inspiré cette cérémonie pour laquelle j’avais obtenu l’autorisation du Centre Pompidou. J’ai alors enterré notre soumission aux autres, un geste posé en tant que Québécois », mentionne le Saguenéen. Notons que Hervé Fisher apparaît dans cette production, tout comme un célèbre critique d’art, Pierre Restany, de même que le fils de l’astrophysicien Hubert Reeves, Benoit, dans le rôle d’un tambour-major.

Quant à la deuxième mouture du film, celle que vient d’acquérir le musée, elle été créée il y a quelques mois, en vue d’une rétrospective ayant pour titre Hervé Fisher et l’art sociologique. Le document a été projeté pendant cette exposition tenue du 15 juin au 11 septembre, laquelle a attiré un peu moins de 200 000 visiteurs.

« Avant de produire la seconde version à Alma, avec Philippe Boily de La Machine à Images, j’ai fait numériser la pellicule à Montréal. Il était temps parce qu’elle se dégradait », rapporte Denys Tremblay. Il précise que le Centre Pompidou ne détient pas les droits exclusifs sur le film, ce qui permettra à l’artiste de l’offrir à quelques institutions québécoises au début de la nouvelle année.

Denys Tremblay, qu’on voit à côté d’une image de Denys Premier, est fier d’avoir vendu un film au Centre Pompidou.

***

Une reconnaissance tardive qui constitue un baume

D’une certaine manière, la vente du film Coup d’État d’esprit périphérique au Centre Pompidou, 14 avril 1983, constitue un baume pour Denys Tremblay. Sa démarche qui se voulait contestataire, alors qu’il dénonçait l’emprise de la culture occidentale dans l’un de ses principaux foyers, est désormais sortie de la marginalité.

« Il a fallu attendre une trentaine d’années pour qu’on reconnaisse ce qui a été accompli à Paris cette journée-là et je crois que ça va prendre un autre 30 ans pour que la même chose arrive avec la royauté », a énoncé le Saguenéen, qui faisait référence à la mise en place d’une monarchie municipale à L’Anse-Saint-Jean.

Rappelons que ce projet a découlé d’un référendum tenu en janvier 1997 dans le village du Bas-Saguenay. Le lien avec l’événement de 1983 à Paris tient au fait que, ce jour-là, Denys Tremblay avait étrenné le personnage de L’Illustre Inconnu, cet homme coiffé d’un képi, portant des vêtements d’apparat. Or, par la voie des urnes, les Anjeannois, 14 ans plus tard, avaient approuvé « la transmutation de L’Illustre Inconnu en Denys 1er de L’Anse », est-il écrit dans le CV de l’artiste.

Le projet a pris fin trois ans plus tard, après que le Royaume de L’Anse-Saint-Jean ait adopté son propre drapeau, son hymne et une monnaie commerciale. Aujourd’hui encore, la brusque interruption de ce qui s’apparentait à une performance artistique, dans l’esprit du Saguenéen, constitue une blessure qui tarde à cicatriser. 

Il parle d’« une résistance locale et sournoise », laquelle avait bloqué le financement du projet Saint-Jean-du-Millénaire, une fresque végétale qui devait être aménagée à flanc de montagne. Le roi avait abdiqué le 14 janvier 2000 et depuis, il continue de faire vivre cette expérience originale, notamment par le biais d’expositions comme celle qui a eu lieu récemment à La Pulperie de Chicoutimi.

« Des fois, ça prend du temps », conclut Denys Tremblay qui, en riant, souhaite assister de son vivant à la pleine acceptation de ce qui s’est produit dans le Bas-Saguenay entre 1997 et 2000.