Un enfant à Versailles

COMMENTAIRE / Chaque fois qu’il est question d’un sommet comme celui du G7 tenu cette semaine dans la région de Charlevoix, je me souviens d’un chapitre du roman Grand amour d’Érik Orsenna. Librement inspiré de son expérience vécue à l’Élysée, où il a rédigé des discours pour le président François Mitterand, cet ouvrage très drôle, parfois émouvant, montre les gens de pouvoir tels qu’on les voit rarement.

C’est dans ce contexte que l’auteur évoque le sommet de Versailles, plus spécifiquement le jour où son patron lui a demandé de veiller sur un enfant qu’il identifie comme Oscar, un nom fictif. Ce qu’il confirme, en revanche, c’est le fait que le père de ce petit garçon est le premier ministre du Canada, Pierre Trudeau. Divorcé de fraîche date, il est arrivé avec ce fils qui était tellement dans sa bulle qu’au moment de serrer la main de Mitterand, il avait les écouteurs de son Walkman vissés sur les oreilles.

Pour occuper l’enfant, l’auteur lui a raconté des histoires se déroulant à Versailles, qu’ils ont exploré en long et en large, notamment pour trouver l’endroit où Oscar voudrait souper. Pendant ce premier repas, celui-ci a adressé une demande étonnante à son accompagnateur : « Parle-moi du divorce ». Il écoutait la réponse, truffée de généralités, lorsque des bruits se firent entendre. Le premier ministre venait embrasser le gamin entre deux rencontres officielles.

« Un de ses conseillers s’approcha, du doigt toucha sa montre. Oh mon Dieu ! Le premier ministre du Canada s’enfuit. Oscar retira son baladeur », a écrit Érik Orsenna. L’enfant boudait son père, en effet, se montrait peu communicatif avec lui, signe d’un désarroi qu’a bien perçu le romancier. Je n’ai jamais cherché à savoir s’il s’agissait de Justin ou de l’un de ses frères cadets, mais cette vignette me semble révélatrice des dommages collatéraux que génère le pouvoir, souvent assimilé à une prison.

Aujourd’hui, c’est le fils qui est premier ministre et lui-même a des enfants, ainsi qu’une épouse qui veille autant que lui sur leur destinée. J’imagine qu’il gère mieux cette dimension de la vie, mais ce serait bien si, dans quelques années, un autre romancier fournissait une partie de la réponse. Surtout s’il possède autant d’esprit qu’Érik Orsenna. Daniel Côté