Un chantier nommé Gilbert Langevin

PLACE PUBLIQUE / C’est tellement plaisant de donner de l’ouvrage aux autres.

Prenez Yvon Paré, qui vient de lancer le livre L’Orpheline de visage. Dans cet essai prenant la forme d’un dialogue imaginaire avec son amie disparue trop tôt, la romancière Nicole Houde, il trace un parallèle entre leurs destinées. Provenant de communautés forestières où l’idée de faire des études universitaires relevait de la coquetterie, pour employer un mot poli, ils ont fait de leurs projets d’écriture un moyen de concilier ces mondes apparemment irréconciliables.

Au fil des pages, un autre personnage apparaît. Un homme décédé depuis longtemps. Originaire de La Doré, tout comme Yvon Paré, Gilbert Langevin a joué le rôle de mentor lorsque son jeune compatriote s’est pointé dans la métropole. Lui qui connaissait tout le monde, dont les poèmes et les chansons avaient trouvé un écho favorable dès le début des années 1960, venait alors de remporter le prix Du Maurier avec le recueil Un peu plus d’ombre au dos de la falaise.

« Après trois ou quatre bières, je retrouvais les histoires folles de mon enfance et osais être poète », écrit Yvon, que je me donne la permission de tutoyer parce que je l’ai côtoyé pendant plus de 20 ans au journal. Le livre renferme quelques souvenirs de leurs rencontres, juste assez pour rappeler à quel point Gilbert Langevin a été un personnage important sur la scène culturelle.

On en parle encore, mais de loin en loin, comme d’un joueur de troisième trio qui aurait joué pour le Canadien dans les années 1960. Certes, un beau tour de chant a été présenté récemment à Jonquière, fondé sur ses textes. La Fabrique culturelle vient également de produire un joli reportage mariant archives et entrevues. Mais si un auteur a besoin d’un coup de projecteur, c’est bien lui.

Ce serait utile pour comprendre ce qui l’a poussé à migrer dans la grande ville, pourquoi il a écrit ce qu’il a écrit et pour saisir sa personnalité qui en a fait l’archétype de l’artiste bohème, une étiquette derrière laquelle se cache une réalité pas toujours romantique. Et c’est là qu’intervient Yvon, qui a fréquenté Gilbert Langevin pendant des décennies.

Il saurait le rendre dans toutes ses grosseurs, pour paraphraser Victor-Lévy Beaulieu, montrant ses flashs de brillance autant que ses errements, l’homme autant que l’artiste. « Toutes les attentes appellent une éclosion claire », a écrit le poète dans le recueil Ultimacolor paru en 1988, aux Éditions Sagamie/Québec. Qui sait ? Un jour prochain, peut-être que cette phrase aura valeur de prophétie.