Marie-Thérèse Fortin interprétera une nouvelle fois le rôle de l’écrivaine Gabrielle Roy, samedi, à la Salle Pierrette-Gaudreault de Jonquière. Elle joue dans la pièce La détresse et l’enchantement depuis deux ans. Or, chaque soir, le texte la touche d’une manière différente.

Un bonheur constamment renouvelé

À la fin de la présente tournée, Marie-Thérèse Fortin aura joué une centaine de fois dans La détresse et l’enchantement, un solo inspiré par l’autobiographie de l’écrivaine Gabrielle Roy. Il s’agit d’un rare privilège, dans le contexte où se déploie le théâtre québécois. Or, chaque représentation, y compris celle qui sera donnée aujourd’hui (samedi) à 20 h, à la Salle Pierrette-Gaudreault de Jonquière, renouvelle le plaisir de se frotter à ce classique de la littérature canadienne.

« C’est un voyage intérieur incroyable, très beau, et d’un soir à l’autre, ce n’est jamais la même chose. Des fois, par exemple, je suis bouleversée par certains passages. Je n’en reviens pas de la profondeur du texte, alors que Gabrielle Roy s’exprimait avec des mots simples, des mots que tout le monde peut comprendre », a mentionné la comédienne au cours d’une entrevue accordée au Progrès.

Créée il y a deux ans, au Théâtre du Nouveau Monde, cette production montre l’écrivaine à un moment charnière de sa vie. Elle a 30 ans et vient de quitter l’Europe après avoir fait le deuil de ses ambitions en tant qu’actrice. La Deuxième Guerre mondiale va éclater et plutôt que de retourner près des siens, au Manitoba, la voici qui s’installe à Montréal. Le journalisme deviendra son gagne-pain, mais d’autres possibilités se dessinent, de plus en plus clairement.

« Cette femme est à la recherche d’elle-même. Ce qui va en découler, c’est sa venue à l’écriture, qui allait devenir sa grande affaire. Son désir de donner une voix à des personnes qui n’en avaient pas se concrétisera avec Bonheur d’occasion, le premier roman urbain, en milieu ouvrier, sorti au Canada. Il a connu un succès monumental, y compris aux États-Unis. Hollywood a acheté les droits, sans toutefois tourner le film, raconte Marie-Thérèse Fortin. Ensuite, il restait à relever le défi de la durée. »

Elle croit que le texte possède une résonnance bien actuelle, en raison des difficultés auxquelles s’est butée Gabrielle Roy. Le désir de s’affranchir de la pauvreté qui fut le lot de sa famille, ses hésitations au moment de cerner sa vocation, la solitude et la précarité qui ont balisé son arrivée à Montréal demeurent des réalités auxquelles bien des gens sont confrontés.

« Elle a fait le choix de partir, de ne pas avoir d’enfant et de se consacrer à l’écriture, ce qui nous parle encore, aujourd’hui. C’était culotté, aussi, l’idée de s’installer à Montréal, alors qu’elle n’avait pas un sou, qu’elle n’était pas mariée et qu’elle ne connaissait personne. Rien, toutefois, ne l’aurait empêchée d’aller au bout d’elle-même », estime la comédienne.

Son interprétation est partie du texte, davantage que des archives visuelles et sonores où s’exprime la romancière. « Dans ses entrevues, comme celles accordées à Judith Jasmin, je ne la sentais pas à son aise. On a utilisé ces images pour créer une silhouette, mais dans la pièce, c’est Marie-Thérèse qui porte la parole de Gabrielle Roy à travers un récit où filtre sa détresse, ainsi que des touches humoristiques. Je me suis appuyée sur son écriture », fait-elle observer.

Il s’agit de son premier solo, une aventure de 90 minutes dont la mise en scène a été assurée par Olivier Khemeid. Il y a quelque chose de vertigineux dans ce rôle et justement, la comédienne a pris son temps avant de plonger. « Un solo, c’est à la fois ce qu’on veut et ce qu’on redoute. C’est un projet que j’ai reporté, mais il arrive un moment où on doit se mettre en danger, note Marie-Thérèse Fortin. Après tout, j’ai le même âge que Gabrielle Roy lorsqu’elle a écrit ses mémoires. »

La détresse et l’enchantement constitue le premier solo de Marie-Thérèse Fortin au théâtre. «C’est à la fois ce qu’on veut et ce qu’on redoute», fait-elle observer, avant de mettre en relief son désir de se mettre en danger.

Une partie de sa récompense tient à la réaction du public, au sein duquel on trouve des personnes ayant côtoyé l’écrivaine. Ils brossent le portrait d’une dame gentille et réservée, dont l’écriture a touché des générations de Québécois au plus profond d’eux-mêmes. « Il y a tant d’humanisme dans ses livres. Elle apporte du réconfort, donne le goût de vivre. C’est important, à notre époque, qu’on puisse aborder des questions autrement que par la colère et le rejet de l’autre », énonce Marie-Thérèse Fortin.

Marie-Thérèse Fortin dans La détresse et l'enchantement.

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SAINT-BONIFACE, UNE ESCALE ATTENDUE

En avril, la comédienne Marie-Thérèse Fortin vivra une expérience mémorable grâce à la pièce La détresse et l’enchantement. Après avoir tourné au Québec et dans les Maritimes, cette production effectuera une première incursion au Manitoba, plus précisément à Saint-Boniface. Cinq représentations seront données dans la patrie de Gabrielle Roy.

«J’ai très hâte de jouer là-bas, de voir la maison de la rue Deschambault où vivait sa famille, ainsi que le pont Provencher qui reliait les quartiers francophone et anglophone. En plus, je suis curieuse de rencontrer des étudiants. Je pourrai mesurer la marque que Gabrielle Roy a laissée sur eux, vérifier quelle est la portée de sa voix», mentionne la comédienne.

Ce voyage dans l’Ouest canadien sera d’autant plus important que l’écrivaine y a trouvé l’une de ses sources de motivation. «C’est l’histoire du Canada que reflète le spectacle, celle des gens qui ont migré hors du Québec pour s’installer dans les Prairies. Celle, aussi, de la mère acadienne de Gabrielle Roy. Il y a eu beaucoup d’arrachement et par l’écriture, elle a voulu venger les personnes qui ont dû composer avec un destin injuste», souligne Marie-Thérèse Fortin.

Les traces de ses premières années à Saint-Boniface sont demeurées ancrées dans son âme et dans sa manière d’être. «Toute sa jeunesse a été vécue dans la précarité et c’est resté au coeur de sa vie. Même quand elle a eu de l’argent, son premier réflexe consistait à ne pas dépenser. C’est pourquoi elle vivait dans une modeste maison, à Petite-Rivière-Saint-François. Son rapport à l’argent était complexe», constate celle qui, depuis deux ans, prête sa voix à l’auteure de Bonheur d’occasion.