Éparpillés sur certaines îles du lac Saint-Jean, les cabinets littéraires sauvages, initiés par Charles Sagalane (photo) et Diégo Audet, se retrouvent maintenant hors de la région, et même de la province.

Survivre grâce aux bouquins

Qu’emporteriez-vous sur une île ? Entre autres nécessités, probablement du divertissement. Pour l’auteur jeannois Charles Sagalane, la subsistance passe inévitablement par la littérature. À un point tel qu’il a décidé d’investir les atolls du lac Saint-Jean de bibliothèques de survie. Un projet… à l’émancipation insoupçonnée.

« Je regarde le chemin parcouru et je me dis que c’est un peu fou cette affaire-là. Mais je suis mon instinct », avoue Sagalane, fixant l’azur depuis l’île des Béliers de Saint-Gédéon. Créateur, conférencier, artiste, poète et auteur, Charles Gagnon est pleinement investi dans les lettres, et une rencontre avec le Saint-Gédéonais confirme que les lettres investissent tout autant Charles Sagalane – son nom de plume. Stationné dans le rang des Îles, à un jet de pierre du Piékouagami, l’épicurien des mots m’a invité dans son canot, à la découverte des cabanes qu’il a disséminées, ici et là, dans l’archipel de la mer intérieure.

Charles Sagalane a initié un projet de cabinets littéraires sauvages il y a cinq ans, en compagnie de Diégo Audet

« J‘entendais fréquemment que le milieu littéraire allait dégringolant. Les librairies sont en mode survie, les bibliothèques tentent de survivre, les auteurs essaient de garder la tête hors de l’eau. Ça m’a fait réfléchir sur, justement, la nécessité de faire survivre la littérature, mais surtout la manière dont elle nous aide à passer à travers le quotidien, nous sauve en quelque sorte », confie celui qui compte notamment cinq ouvrages publiés à La Peuplade, maison d’édition saguenéenne.

Ainsi est né le concept de la bibliothèque de survie, un projet littéraire en plein air qui se définit par quelques bouquins abrités – pour survivre, eux aussi, aux éléments – et à consulter en mode libre-service. Des crayons sont greffés aux livres pour griffonner ses impressions.

Cela a commencé sur une île, puis deux, et rapidement les cabinets littéraires sauvages se sont multipliés. On en compte dorénavant 17, éparpillés sur les îlots aux environs d’Alma et de Saint-Gédéon. Sans compter ceux hors de la région... et de la province.

Amant du territoire, le récipiendaire du prix Poésie Radio-Canada en 2016 a, en compagnie de son complice Diégo Audet, entamé la fabrication de minuscules abris en bois, principalement afin de peupler de littérature le territoire, mais aussi d’éveiller la curiosité des gens, et, confiera-t-il, de se payer un trip d’auteur, et d’enfin assouvir ce rêve de jeune garçon d’investir ces îles qui ont bercé son enfance.

« Il y a l’idée de faire vivre les livres : un livre, on le consomme et, ensuite, va sur une tablette. Placé dans la bibliothèque de survie, il passe en d’autres mains, divertit d’autres lecteurs, occupe le territoire », explique Charles Gagnon, qui prend un soin scrupuleux à choisir les titres disponibles en fonction du lieu où seront consultés les ouvrages.

Il y a quelque chose de foncièrement attractif à explorer une île, écosystème « fragile et précieux », aux dires de Sagalane. Les plaisanciers qui naviguent ou qui s’y promènent à même la glace ont la surprise de tomber sur des bouquins dans ces endroits déserts. « Les gens viennent ici par divertissement. C’est donc une continuité de l’activité qu’offrent les bibliothèques de survie », clarifie le menuisier-versificateur.

Le projet obnubile l’auteur depuis maintenant cinq ans et s’est imposé comme prochaine destination de création littéraire, pour un bouquin qui s’intitulera vraisemblablement 17 Bibliothèque de survie. D’ici sa publication, Charles Sagalane est toujours fébrile de visiter ses bibliothèques, afin de voir quel lecteur il a attrapé, et, surtout, quelles impressions ont griffonné ces impromptus usagers insulaires.

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PÉRIPLE POÉTIQUE

L’initiative de Charles Sagalane l’a mené dans des voyages poétiques vers les quatre points cardinaux, concept inspiré du poète japonais Bashô. Parcourant le Canada, le poète s’adjoint de bibliothécaires associés de survie. « Jamais je n’aurais cru que ça me mènerait ailleurs qu’au Lac. Je pars avec des bibliothèques et je parcours du territoire en rencontrant des auteurs. Ils ont ensuite comme mandat d’entretenir les titres disponibles dans la bibliothèque », ajoute celui qui a ainsi déjà parcouru une bonne partie de l’est de la province et des Maritimes francophones. Dans ce qu’il nomme ses « voyages », Charles Sagalane accompagnera prochainement l’auteur et médecin Jean Désy vers le nord, afin d’y semer quelques bibliothèques.