Stéphanie Lessard campe une Violetta à la fois forte et fragile dans l’opéra La Traviata. La première a eu lieu jeudi soir, à Chicoutimi, tandis que les dernières représentations sont prévues pour samedi soir et dimanche après-midi, au Théâtre Banque Nationale de Chicoutimi.

Stéphanie Lessard brille dans La Traviata

Il est injuste de mettre en évidence le travail d’une seule personne dans le contexte d’un opéra, puisque cette forme d’art est la plus collective, la plus totale qui soit. Il y a l’orchestre, les choeurs, les autres solistes, ainsi que le metteur en scène, sans parler des techniciens de scène et des différents artisans. On doit cependant faire une exception pour la soprano Stéphanie Lessard, à la lumière de la performance livrée jeudi soir, au Théâtre Banque Nationale de Chicoutimi.

Il s’agissait de la première représentation de La Traviata, une production de la Société d’art lyrique du Royaume. Tenue devant une salle comble, elle a permis au public de découvrir une interprète d’un niveau supérieur, alors que la jeune femme campait le rôle de Violetta. Tant ses qualités de comédienne que sa voix d’une étonnante souplesse, à l’aise dans tous les registres que prévoit la partition de Verdi, ont forcé l’admiration.

Pour ajouter au coefficient de difficulté, ce personnage au destin dramatique, celui d’une cocotte qui renonce aux plaisirs fugaces afin de répondre à l’amour authentique d’Alfredo, un fils de bonne famille, est présent dans presque toutes les scènes. Elle doit également livrer des airs costauds, dont un que tous connaissent, Sempre libera, au cours du premier acte.

L’un des temps forts de La Traviata est ce duo mettant en vedette Dion Mazerolle et Stéphanie Lessard. Il montre comment le père d’Alfredo obtient de Violetta un énorme sacrifice, soit la fin de son union avec l’homme de sa vie.

Celui-ci reflète le scepticisme de Violetta vis-à-vis l’offre d’Alfredo. Elle ne croit pas qu’une fille à la réputation entachée puisse épouser un garçon né avec une cuillère d’argent dans la bouche. De surcroît, la maladie rôde, la tuberculose qui, elle le sait, risque de l’emporter dans quelques mois. Plus l’histoire progresse, plus ses forces l’abandonnent, un étiolement bien illustré par Stéphanie Lessard. Elle en fait juste assez, en effet, y compris dans le dernier acte, où son alter-ego balance entre confiance et résignation.

Il fallait l’entendre et la voir jeudi soir, dans l’appartement parisien où l’infortunée poussera son dernier soupir. Lancée par une musique funèbre aussi ténue que le souffle de vie qui l’habite, cette scène d’une tristesse infinie montre l’interprète avançant à pas lents, obligée de s’asseoir parce que Violetta est à bout de forces, avant de chanter «Adieu, beaux rêves du passé» d’une voix de fin du monde.

Elle est loin, la mondaine du début, celle qui arpentait la scène d’un pas vigoureux, grillant une cigarette devant une table aussi longue que ses nuits pendant que les convives entonnaient un air enlevé. On aurait dit un personnage tiré de Gatsby le magnifique, une femme qui sait ce qu’elle veut et comment l’obtenir, une Madonna avant Madonna. C’est ce qui lui donne des accents modernes, même si l’action se déroule au milieu du 19e siècle.

L’utilisation du choeur dans La Traviata coïncide avec la tenue de fêtes bruyantes auxquelles participe Violetta, l’héroïne incarnée par Stéphanie Lessard.

Le metteur en scène Rodrigue Villeneuve, qui signe son premier opéra, a d’ailleurs insisté pour que Violetta n’apparaisse pas comme une victime. Il a aussi opté pour une approche dépouillée, le décor se réduisant à quelques chaises, un lustre et une poignée d’accessoires, ainsi que d’élégantes projections. Au-delà des considérations budgétaires qui l’ont guidé, cette modestie de moyens, jumelée aux costumes de facture contemporaine, a pour propriété de gommer les époques.

Le recours à des surtitres, une première pour la Société d’art lyrique du Royaume, constitue une autre initiative appréciée, tout comme l’abandon des micros individuels au profit d’une sonorisation enveloppante. Grâce à ces initiatives, il est plus facile de s’imprégner de l’histoire et d’apprécier le travail de l’orchestre dirigé par Jean-Philippe Tremblay.

On a aussi remarqué le travail des interprètes incarnant Alfredo et son père, Jean-Michel Richer et Dion Mazerolle. Le premier a conféré à son personnage une patine romantique qui se défait de façon spectaculaire, le soir où il humilie Violetta. Quant à son camarade, il se distingue à la fin du deuxième acte, à la faveur d’un long échange avec Stéphanie Lessard.

C’est le moment où Violetta voit son monde s’effondrer, puisque le père lui demande de renoncer à son union avec Alfredo. D’abord arrogant, cet homme en vient à admirer la jeune femme pour son abnégation, une transition négociée sans coup férir. Il s’agit d’un autre temps fort de cette remarquable Traviata, un spectacle qui reprend l’affiche le 9 février à 19h 30, puis le lendemain à 14h.