Sara Dufour a vécu l'un des plus beaux moments de sa carrière, samedi soir, alors qu'elle a donné son quatrième spectacle en deux jours à Tadoussac. Sa première participation au Festival de la chanson a été couronnée par un élan d'affection comme on en voit rarement.

Soirée magique pour Sara Dufour

Ceux qui connaissent Sara Dufour assureront que la chose est impossible, mais c'est bien vrai. À la fin du spectacle qu'elle a présenté samedi soir à l'Auberge de jeunesse de Tadoussac, son quatrième en deux jours à l'occasion du Festival de la chanson, la Jeannoise était sans mot. Le public avait été trop complice, trop enthousiaste, ce qui l'avait poussée à étirer au maximum son séjour sur la scène. En plus de l'heure prévue, elle a ajouté 30 minutes et même là, on refusait de la laisser partir.

Après un rappel effectué en solo, la chanteuse croyait avoir calmé le jeu avec sa première ballade du programme, «Tu dors encore». Cette histoire d'une femme qui décide de quitter son conjoint n'a pas entraîné un autre genre de séparation, celle de l'artiste et de ses fans à la fin d'un spectacle. Les gens se sont mis à crier «Encore. Encore», puis «Olé. Olé» comme au hockey. Elle est donc revenue les saluer, mais sans micro, en expliquant qu'il fallait libérer la place pour un collègue attendu à 22h, Jérôme 50. C'est seulement là que s'est terminé l'un des plus beaux moments de sa carrière.

«Tabarouette que c'est intense! Tadoussac, le 29 juin 2019, c'est gravé dans la mémoire», avait affirmé Sara Dufour avant l'ultime chanson. Elle qui avait eu le sourire facile toute la soirée, qui a sauté, couru de part et d'autre de la scène, entre son guitariste et son contrebassiste, comme si on lui avait posé une pile atomique, était manifestement émue. Sans doute a-t-elle perçu qu'à travers ses compositions, c'est sa personnalité attachante, sa spontanéité, son profond ancrage dans le Québec des régions, malgré l'exil montréalais, qui ont provoqué cet élan d'affection.

Au début, pourtant, on ne la sentait pas en terrain conquis. Il y avait du monde sous le chapiteau, mais pas mal d'espace libre. Un premier titre, «Sans rancune Buddé», lui a permis d'afficher son côté frondeur, limite baveux, sur un air ultra-rapide aux accents de rockabilly. Elle a même eu le temps de faire un «duck walk», cette façon de jouer de la guitare tout en marchant comme un canard inventée par le grand Chuck Berry. Et on a vu arriver d'autres spectateurs. Et d'autres encore.

Presque toutes ses compositions évoquent un bout de sa vie, ce qui a donné lieu à maintes anecdotes au fil de la soirée. Il a été question de sa carrière au baseball, de son amour des petits moteurs, des longues «rides», de sa grand-mère qui lui donnait des cigarettes à Noël et de Notre-Dame-de-Lorette, «un des plus petits villages au Saguenay-Lac-Saint-Jean, là où on défait sa ceinture, tout en s'ouvrant une bière».

Chaque fois, sa candeur faisait merveille, mais dès que la musique revenait à l'avant-plan, c'est la qualité des interprétations qui ressortait. Son trio complété par Slapper à la contrebasse, ainsi que Léandre Joly-Pelletier (guitares en tous genres, dobro, mandoline et banjo) est drôlement inspiré. On sent le respect des traditions, l'amour du country, du rockabilly et du rock. On aime aussi les sons mêlés des instruments, la richesse des arrangements.

Au plan individuel, la performance de la soirée fut celle de Slapper sur le classique de Jerry Lee Lewis, «A Whole Lot Of Shakin' Going On», chanté en duo avec Sara Dufour. La contrebasse était si énergique que les gens se sont mis à danser en secouant leur bassin. Une autre réussite fut le duo de guitares sur «Semi-route, semi-trail», comme du gros rock en mode acoustique, avec bien peu d'espace entre les notes. En plus, cet extrait du deuxième album de la chanteuse, sorti récemment, a tout du ver d'oreilles.

Il y a toutefois un prix à payer pour vivre des soirées comme celle de samedi et il a été évoqué dans «J'tu due pour caller l'cube?», une pièce écrite par Jean-Philippe Tremblay, du Québec Redneck. Elle trouve son origine une crise survenue en 2012, quand la fille du Lac a quitté la Métropole pour cause d'écoeurantite. «Je suis partie à mon chalet pour réfléchir», a-t-elle confié. L'idée de retourner à la maison, de «caller l'cube», a été soupesée, une réalité que connaissent bien ceux qui, comme la chanteuse, doivent concilier les exigences de la carrière avec les pulsions du coeur.