Daniel Côté
La terrasse et le dôme de verre de la Galleria Vittorio Emanuele II, à Milan.
La terrasse et le dôme de verre de la Galleria Vittorio Emanuele II, à Milan.

Si près, si loin

CHRONIQUE / C’est la première fois que ça m’arrive, rater un voyage et me considérer chanceux. Lundi dernier, en effet, j’étais censé revenir d’un séjour de deux semaines en Italie. Florence pendant 12 jours et Rome dans la dernière fin de semaine. N’ayant jamais séjourné dans ce pays, une anomalie qui découle, pour une bonne part, de mon intérêt prononcé pour l’Europe centrale, j’avais particulièrement hâte de découvrir cette destination.

Je m’étais dit qu’en mars, il ferait juste assez froid pour éviter la cohue dans les grands musées et trouver de bons billets pour l’opéra et différents concerts. Les recherches menées sur Internet étaient prometteuses à cet égard. J’ajouterai que pour un journaliste culturel, assister à de tels événements sans griffonner des notes à la noirceur, dans un calepin toujours trop petit, constitue une réelle source de plaisir.

À Florence, de surcroît, mon hôtel se trouvait à proximité d’un marché public, l’un des plus importants de la ville. Mes seules références en la matière trouvant leur source dans le quartier de la Petite Italie, à Montréal, je me voyais migrer d’un café à l’autre, d’un glacier à l’autre, afin de comparer l’Ancien et le Nouveau Monde.

C’est un vendredi que j’ai commencé à lire mes guides de voyage. Ce jour-là, le coronavirus était une affaire toute chinoise. Je m’y intéressais sans toutefois me sentir directement concerné. Le lendemain, on a rapporté quelques cas aux alentours de Milan, rien cependant pour troubler ma quiétude. Puis, ce fut l’escalade de la terreur, si bien qu’au début de la semaine suivante, j’ai réalisé que pour moi, l’Italie demeurerait une vue de l’esprit.

Or, pendant que j’annulais mes réservations, de l’autre côté des Alpes, les membres du Théâtre de la Tortue Noire poursuivaient leur séjour historique. Quatre pièces présentées à Paris en un peu plus d’un mois et, pour couronner le tout, la première européenne d’Ogre en présence du dramaturge Larry Tremblay. Les médias qui comptent ayant fait part de leur intérêt, on devine l’importance de l’enjeu.

Trois fois, j’ai eu la chance de parler à des membres de la compagnie saguenéenne pendant leur équipée. Ils semblaient relativement sereins, même si, chaque jour, le degré d’appréhension des Français montait de quelques crans. Instruit par mon expérience avec l’Italie, je voyais la Tortue Noire engagée dans une course contre la montre. Arriverait-elle à tenir ne serait-ce qu’une représentation, ce qui aurait été suffisant pour produire une forte impression ?

La réponse, on la connaît. Oui, la marionnette géante s’est déployée dans le petit théâtre qui l’accueillait pour quelques jours. Des gens avaient annulé leur réservation par crainte de la contamination, mais pas suffisamment pour gâcher l’atmosphère ni la réception donnée par la Délégation générale du Québec.

C’est la semaine suivante que je suis parti en vacances et bien qu’elles aient été plus tranquilles que prévu, je me suis dit que comme les membres de la Tortue Noire, j’ai eu de la veine. J’en ai profité pour lire, regarder des films et des documentaires, faire un peu de cuisine et surveiller du coin de l’oeil l’évolution de la situation en Italie, en France et chez nous.

Ce furent des vacances plus proches des Bijoux de la Castafiore que d’Objectif Lune et pourquoi pas ? Ça vaut mieux que de chercher un avion en catastrophe, tout en s’inquiétant pour sa santé dans un pays étranger.