Sommes-nous aujourd’hui ou dans la Grèce antique? Cette photographie captée vendredi soir, au Théâtre du Palais municipal de La Baie, montre comment Le songe d’une nuit d’été joue sur plusieurs tableaux. Ce spectacle créé par le Trident, ainsi que Flip Fabrique, était présenté par Diffusion Saguenay.

Shakespeare comme on ne l’a jamais vu

«C’est comme un rêve.» D’habitude, lorsqu’une personne prononce ces mots, même un enfant de cinq ans sait de quoi il en retourne. Sa chambre a été refaite par l’équipe de Décore ta vie. Céline lui a souri. Elle a été la première à pénétrer dans le magasin d’électronique au Boxing Day. Le sens est plus difficile à décoder, cependant, quand on associe cette expression à un spectacle comme Le songe d’une nuit d’été, lequel a été présenté vendredi, au Théâtre du Palais municipal de La Baie.

Précédée par une rumeur favorable, cette production du Trident et de Flip Fabrique reprend la pièce de Shakespeare en la soumettant à un traitement si décalé, délirant, déjanté, que le mot théâtre ne lui rend pas justice. Il y a des chants et des chorégraphies athlétiques, voire des acrobaties, le tout arrimé à une histoire tellement folle qu’à un moment donné, on n’a pas le choix de lâcher prise.

Le point de départ est pourtant simple. Dans une chambre, un homme dort. Or, le voici hanté par d’étranges créatures, des comiques tout droit sortis de la Grèce antique. Un père ordonne à sa fille, la très vivace Hermia, de renoncer à ses amours avec Lysandre, autrement elle périra. On apprend également qu’une noce se prépare, mettant en scène un couple engagé dans une vraie-fausse bagarre, lui armé de son glaive, elle d’un arc surdimensionné.

Alors qu’on se gratte encore la tête, les murs disparaissent, laissant place à un décor dont le principal accessoire consiste en de longues bandes de tulle sur lesquelles se dépose une jolie lumière. Juste avant, un homme avait entonné un chant solennel faisant penser à un hymne de Leonard Cohen, mais en plus déprimant (oui, ça se peut). La nuit commençait, au coeur d’une forêt fantastique où tout peut arriver. Vraiment tout, comme dans un rêve.

Pendant plus de deux heures, un chassé-croisé d’intrigues est relaté par l’imposante équipe de comédiens dirigée par le metteur en scène Olivier Normand. Trois types vivant à notre époque préparent une pièce qui sera forcément mauvaise, tant ils sont niais, tandis que dans l’Antiquité, un roi et son serviteur, Puck, ont recours à des plantes magiques afin d’envoûter Lysandre et son rival, Démétrius, ainsi que la belle et malheureuse Héléna. Des catastrophes s’ensuivent, parfois amusantes, parfois tragiques.

Héléna, qui aime en vain Démétrius, est ainsi courtisée par Lysandre. Se croyant victime d’une sinistre farce, la belle est confrontée à la haine de Hermia, brusquement rejetée par Lysandre. Bref, les manigances de Puck provoquent des résultats inattendus, mais qui ont l’avantage, pour le spectateur, de lui offrir un ancrage dramatique plus consistant. C’est à partir de là, en somme, que les choses tombent en place, y compris le projet théâtral du trio mentionné tantôt.

L’humour devient alors plus tordu, en particulier dans la scène où la compagne du roi tombe amoureuse d’un homme transformé en âne (l’un des comédiens poche, mais ne cherchez pas à savoir pourquoi). Elle aussi a été droguée et la voici confrontée à un membre viril aussi long qu’un bâton de baseball, source de rires bien gras dans la salle. C’est le genre de chose qui arrive lorsque Shakespeare rencontre le vaudeville.

Le plus étonnant est qu’en dépit des outrances propres au scénario, des multiples virages à 180 degrés qu’il leur impose, les interprètes offrent un jeu impeccable, toujours dans le ton. C’est en eux que réside la magie de ce spectacle qui, à n’en pas douter, sera le plus singulier de la présente saison.