L’oeuvre Majorité invisible.

Shabnam Zeraati: en pleine face

La diplômée en design graphique, Shabnam Zeraati originaire de Téhéran, qui vit et travaille maintenant à Montréal, ne laissera personne indifférent avec son plus récent projet, Analgésie congénitale. Mêlant dessins, gravures et installations, l’immigrée pèse sur les contrastes sociaux et hiérarchiques dans un noir et blanc lourd de signification. Un univers percutant et chamboulant, qui oblige une réflexion, à voir à Alma au centre d’art actuel Langage plus du 6 avril au 27 mai.

À la source des oeuvres de Zeraati se trouve immanquablement la situation tendue au Moyen-Orient, entre régimes politiques, conditions sociales, évènements historiques et portraits humains. Quoi que leur signification universelle étonne, les productions permettent un véritable voyage dans un monde qui nous est étonnamment inconnu, souvent mal véhiculé par les médias. L’expressivité qui crève chaque visage gravé ou dessiné, qu’il soit humain ou animal, marque instantanément le visiteur, qui y remettra en question sa vision du portrait. L’anthropomorphisme mis en scène dérange, et c’est là le plus grand désir de l’artiste qui dénonce notre trop grande indifférence avec véhémence. Orwell et sa Ferme des animaux ne sont pas très loin, entre humains caricaturés en forts traits animaux et hybrides symboliquement amputés, renvoyant aux conséquences de la violence déployée dans les tableaux. Le monochrome et la répression qui dominent peuvent être liés avec le long métrage d’animation Persépolis de Marjane Satrapi, elle aussi Iranienne. À l’instar de son acolyte, les scènes y sont à la fois troublantes et aident à définir un univers glauque et criant de vérité qui a comme dénominateur commun la dénonciation. La série Majorité invisible dresse un dérangeant parallèle entre les peuples minoritaires, les réfugiés d’ici et d’ailleurs, qu’ils soient issus des boat people ou perdus sur la Méditerranée, et la pesanteur (admirablement bien rendue) du phénomène. C’est un universel et dur cri du coeur qui passe à travers l’installation en origami, art si fragile, telles les âmes qui, comme Zeraati, ont dû trouver une voie de salut, dans l’art ou l’exil.

L’actualité est aussi un moteur créatif pour celle qui multiplie les expositions internationales; c’est le cas avec Assemblée générale des actionnaires, ou la satire des actes des dirigeants politiques (ici issue d’une réelle bagarre au parlement ukrainien) est véhiculée par des dessins à la symbolique puissante. Les sculptures de têtes de volailles disposées au sol laissent peu de place interprétation, se référant à l’expression «poules pas de tête», tel un jugement dénonciateur et implacable. Le spectateur se voit immanquablement poussé dans les recoins de son insensibilité (véritable analgésie), et se voit autruche qui sort du sable. Un malaise qui définitivement fait du bien, et replace en perspective nos petits malheurs quotidiens. 

Les installations, couplées aux dessins et gravures.
Le noir et blanc percutant de Zeraati.