La violoniste Marie Bégin a présenté les contours de La nuit transfigurée, une oeuvre d’Arnold Schönberg livrée mardi, lors d’un concert mettant en vedette le Quatuor Saguenay. Il l’a interprétée avec la complicité de la violoncelliste Chloé Dominguez et de l’altiste Jutta Puchhammer-Sédillot.

Schönberg et la nuit transfigurée: l’histoire d’une femme, de bien des femmes

Reportons-nous à la fin du 19e siècle, à Vienne. Même au sein de la bourgeoisie, même dans les cercles libéraux, hommes et femmes n’étaient pas égaux face aux pièges de l’amour. Hors mariage, les galants avaient la paternité légère. C’était l’équivalent d’un incident de parcours, alors que leurs partenaires risquaient de tout perdre, leur réputation, leur santé physique et mentale, leur confort matériel, si elles avaient l’infortune de tomber enceintes.

C’est dans ce contexte que le poète Richard Dehmel a écrit La nuit transfigurée, un texte évoquant une promenade effectuée par un jeune couple, au clair de lune. Ils s’aiment, mais avant de le connaître, elle a fait une rencontre lourde de conséquences. « Je porte un enfant et pas de toi », lui dit-elle, consciente que cet aveu pourrait entraîner la fin de leur union. Telle est la scène qui fut recréée mardi soir, à l’occasion d’un concert présenté par le Quatuor Saguenay.

Cette formation était appuyée par Jutta Puchhammer-Sédillot (alto) et Chloé Dominguez (violoncelle) lors de son apparition à la Salle Jacques-Clément du Conservatoire de musique du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Il s’agissait du dernier rendez-vous de l’année dans le cadre de sa série consacrée à la musique de chambre. En plus de La nuit transfigurée, titre du concert et de l’œuvre composée par Arnold Schönberg, les interprètes ont offert une pièce de Tchaïkovski, ses célébrissimes Souvenirs de Florence.

Ceux-ci ont été livrés dans la seconde portion du programme et sans doute pour laisser parler la musique, peut-être aussi parce qu’il s’agit d’un titre familier, aucune mise en contexte n’a précédé l’interprétation assurée par le sextuor. Elle a été enlevée, ce qui a fait ressortir de jolis accents russes, en particulier les innombrables pizzicati qui, par moments, semblaient reproduire le son d’une balalaïka.

L’autre élément dominant fut le jeu d’ensemble du quatuor et de ses invitées. Même dans les passages les plus difficiles, comme dans le dernier mouvement, où la musique est si déliée qu’elle en devient joyeuse, ponctuée par des coups d’archets très vifs, ils affichaient une belle assurance. Pas étonnant que le public, qui occupait la grande majorité des sièges au cours de la première représentation (le concert a été donné à 17 h et 20 h), ait accueilli cette performance avec des cris et des applaudissements.

« Féérique et tragique »

Pour plusieurs mélomanes, cependant, la révélation est survenue en lever de rideau, avec le Schönberg. Comme l’a souligné la violoniste Marie Bégin, on associe le Viennois à la musique sérielle, un drôle d’animal qui, même un siècle plus tard, déroute le commun des mortels. Composée avant ce virage aux airs de révolution, La nuit transfigurée s’est révélée à la fois séduisante et émouvante, d’autant que le texte de Dehmel a défilé sur un écran, en parfaite symbiose avec les passages musicaux.

Ainsi présentée, l’œuvre s’apparentait à la bande sonore d’un long métrage où la lune constituerait un personnage au même titre que l’homme et la femme. « Schönberg s’est rattaché aux émotions. C’est féérique et tragique par moments, a mentionné Chloé Dominguez. La lune est représentée par le premier violon. Le violoncelle porte la voix de l’homme, tandis que l’alto fait de même pour la femme. »

Après une entrée en matière empreinte de mystère, les violons ajoutant une couleur romantique, des frémissements se sont fait entendre pendant que ces mots apparaissaient sur l’écran : « Je me suis compromise ». Une vie, dès lors, était en suspension. La suite de sa confession a été balisée par le grondement du violoncelle, suivi d’un passage tellement dense, à six, qu’il portait en lui le poids d’une condamnation.

Les violonistes Marie Bégin et Nathalie Camus ont allégé l’atmosphère en émettant des notes d’une infinie délicatesse, comme la glace qui se fendille au bord d’un lac à l’heure du dégel. « La lune la suit », pouvait-on lire, signe qu’une fois de plus, le temps était suspendu. Le pardon de l’homme a couronné cet échange, une parole providentielle qui, on le devine, faisait figure d’exception au temps de Schönberg.

Ses mots réconfortants ont coïncidé avec la métamorphose de la musique, empreinte d’une douceur quasiment pastorale. La nuit transfigurée annoncée dans le programme, en somme. Heureux d’avoir découvert cette œuvre qui, même aujourd’hui, sous d’autres cieux, demeure cruellement actuelle, le public lui a réservé un accueil chaleureux qui était pleinement mérité.