PHOTO DE LA PAGE POSTER: Russel-Aurore Bouchard lancera bientôt le livre Héros de mon enfance et secrets d’histoire, dans lequel il est question de personnages comme Peter McLeod, Émilie Fortin et Michel Simard, ainsi que du quartier de La Traverse, à Chicoutimi-Nord, rasé lors de la construction du pont Dubuc.

Russel-Aurore Bouchard et les héros de son enfance

Les pionniers, les insoumis, les communautés oubliées ou spoliées. Ces sujets chers au coeur de Russel-Aurore Bouchard trouvent une place de choix dans son plus récent ouvrage, une publication somptueuse intitulée Héros de mon enfance et secrets d’histoire. Elle frôle les 400 pages, toutes sur du papier glacé, et renferme de nombreuses photographies qui ajoutent au plaisir que procurent les six textes explorant les replis de notre mémoire collective.

Rencontrée mardi, dans sa résidence de Chicoutimi-Nord, l’historienne venait de recevoir les boîtes expédiées par l’imprimeur. Elle était fière de la facture de l’ouvrage, calquée sur celle de l’un de ses titres les plus populaires, Une histoire de la navigation sur le Saguenay. Le contenant est aussi soigné que le contenu, ce que pourront constater les personnes qui assisteront au lancement tenu le 17 septembre, à 19h, à la Salle Marguerite-Tellier de la bibliothèque municipale de Chicoutimi.

«Il n’y a que du matériel original et même si je ne vis que de ma pension, j’ai investi une somme importante pour que l’objet soit beau. J’ai travaillé sur ce projet pendant trois ans, mais les dossiers abordés m’intéressent depuis très longtemps. Je ramassais des informations, des documents, en me disant qu’un jour, j’écrirais là-dessus», a-t-elle confié au représentant du Progrès.

La première histoire que découvriront ses lecteurs tient du roman policier. Le titre est L’énigme du tombeau de McLeod, ce qui réfère aux restes du fondateur de Chicoutimi. Longtemps, on a cru qu’ils se trouvaient dans une fosse commune, à l’intérieur du cimetière Saint-François-Xavier. Or, un coup de fil donné par un homme qui prétendait avoir vu une pierre tombale identifiée au Métis, en 1986, a incité Russel-Aurore Bouchard à mener une enquête similaire à celle d’un détective.

«C’était comme un polar. Je me suis amusée en retournant aux sources et cette démarche a donné des résultats époustouflants. La réponse se trouve dans le point d’interrogation qui ferme le texte. À la fin, les gens vont savoir où se trouve McLeod», laisse entrevoir l’historienne, dont le sujet suivant éveille le souvenir d’un autre homme d’exception, le fondateur de Saint-Fulgence, Michel Simard.

Cet homme s’est établi à L’Anse-aux-Foins en 1839, trois ans avant que ne soit autorisée l’exploitation d’une ferme sur le territoire du Saguenay-Lac-Saint-Jean. «C’est un personnage magnifique, un héros fantastique qui s’est battu contre McLeod. J’en ai entendu parler dans mon enfance, au même titre que d’Émilie Fortin, cette femme originaire d’Alma qui a marqué l’histoire du Yukon», souligne Russel-Aurore Bouchard.

C’est en pensant à elle, entre autres, que l’historienne a dédié le livre aux femmes qui ont construit ce pays. Elle leur rend hommage à travers le fabuleux parcours d’Émilie Fortin, grâce à de nouvelles sources parmi lesquelles on retrouve des documents que la Jeannoise avait confiés au fondateur de la Société historique du Saguenay, Mgr Victor Tremblay.

Là encore, la démarche de l’historienne s’est apparentée à celle d’un enquêteur. «Je ne trouvais rien dans les archives, mais je me suis dit que c’était impossible que cette femme soit revenue ici sans laisser un dossier important, fait-elle observer. En fin de compte, j’ai réalisé que Mgr Victor avait rangé ses documents sous le nom de son époux, Nolasque Tremblay.»

Une communauté oubliée

Le livre renferme un texte cernant pour la première fois l’histoire du secteur Chibougamau-Baie-James, l’équivalent d’un pays dans le pays. Comme les femmes, cette tranche du territoire québécois est tombée dans une sorte d’angle mort, alors qu’elle se démarque à bien des égards. Parmi ses signes distinctifs, l’historienne mentionne les communautés amérindiennes qui l’entourent. Elles en ont fait une plaque tournante.

Une autre histoire qui n’a jamais été écrite est celle du quartier de La Traverse, à Chicoutimi-Nord. Il se déployait sur trois rues, à proximité du quai utilisé par les traversiers reliant la paroisse Sainte-Anne à la ville de Chicoutimi. Russel-Aurore Bouchard a été élevée juste à côté. Elle connaissait bien les familles qui, bien malgré elles, ont dû quitter ce secteur au tournant des années 1960 et 1970.

«Les expropriations ont entraîné la démolition de 29 maisons et 31 édifices, dont deux de l’autre côté de la rivière, dans le quartier du Bassin. C’est aussi lors de ce chantier qu’on a perdu le tiers du site du poste de traite. Ce village existait depuis 1842 et c’est pour rendre hommage aux familles déplacées, victimes d’un drame comparable à celui de Forillon, que j’ai écrit ce texte», énonce l’historienne, qui retrouve des accents de pamphlétaire dès qu’il est question de cette affaire.

Le fait qu’on ait tout rasé sans avoir pris soin de réaliser des études environnementales et sans égard au préjudice causé aux membres de cette communauté constitue, à ses yeux, une tache noire. «C’est pire que le rehaussement des eaux à Saint-Cyriac, puisque là-bas, on n’a pas tout enlevé. Pour qu’on se souvienne de ce qui s’est passé à La Traverse, il faudrait que la Ville de Saguenay pose une plaque», affirme Russel-Aurore Bouchard.

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L'HISTORIENNE PERSISTE

Plus tôt cet été, Russel-Aurore Bouchard affirmait que Héros de mon enfance et secrets d’histoire serait son dernier livre. Auteure de 70 titres en l’espace de 47 ans, elle avait le sentiment d’être arrivée au bout de son portage. Même si la santé est bonne, ses 71 ans pesaient d’un poids plus lourd qu’avant, tandis que l’érosion de son lectorat rend de moins en moins viable la production d’ouvrages à même ses ressources personnelles.

« Je suis passée de 3000 à 350 lecteurs au fil des années, puisque des gens décèdent qui ne sont pas remplacés, explique-t-elle. C’est comme si l’histoire avait perdu une génération. Il existe un vide, mais je demeure optimiste. Ça ne pourra pas faire autrement que de se rétablir parce qu’un peuple qui ignore son histoire ne peut pas monter un projet de société. »

Centrés sur la région

Un autre problème tient aux sujets abordés par l’historienne. Ils sont généralement centrés sur le Saguenay-Lac-Saint-Jean, ce qui limite les possibilités de croissance à l’extérieur de ce territoire. Et comme ses livres sont publiés à compte d’auteure, il vient un temps où la réalité économique guide les choix éditoriaux, ce qu’illustre la décision de ne pas sortir le sixième et dernier tome du journal des frères Petit, La vie quotidienne à Chicoutimi au temps des fondateurs.

Cette série jette un regard nouveau sur une période charnière de l’histoire de Chicoutimi, ainsi que de l’ensemble de la région. Trois frères ayant le nez fourré partout, des brasseux, comme on dit encore aujourd’hui, avaient décidé de tenir un journal afin d’apprendre à écrire de manière plus fluide. Ça donne des livres consistants, porteurs d’une matière à la fois riche et divertissante, laquelle est rehaussée par les notes explicatives de Russel-Aurore Bouchard.

« En ce qui me concerne, toutefois, ce projet est terminé, confirme-t-elle. J’ai travaillé sur la moitié de ce qui aurait constitué le sixième tome, mais il ne verra pas le jour. Cette série se terminera en 1897 parce que les ventes sont passées de 1000 à 200 unités. Or, ça coûterait 30 000 $ pour publier le dernier livre et je n’ai pas la capacité d’investir une telle somme. »

Néanmoins, le désir de poursuivre son oeuvre demeure vivace, en dépit du creux de vague survenu au cours de l’été. Découlant de la somme d’énergie déployée pendant la gestation du dernier-né, ce moment de lassitude est en effet chose du passé. « Aujourd’hui, je suis reposée et j’ai l’intention de continuer en adaptant l’écriture à mon âge, ainsi qu’à ma condition économique », indique l’historienne.

Sur sa table de travail, des fiches témoignent de cette volonté. On y trouve des documents qui nourriront le prochain ouvrage, qui épousera la forme d’éphémérides. « Il réunira des textes de cinq à 15 pages et j’ai l’intention d’aller du côté autochtone, plus spécifiquement de la femme autochtone. Je ne m’imposerai aucune contrainte », annonce Russel-Aurore Bouchard.

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SES LIVRES PRÉFÉRÉS

Même si 70 livres portent sa signature, il est trop tôt pour tracer le bilan définitif de la carrière de Russel-Aurore Bouchard en tant qu’auteure, un parcours amorcé il y a 47 ans. L’historienne n’a pas besoin de cogiter longtemps, toutefois, avant d’identifier les ouvrages qui lui ont procuré le plus de satisfaction. Deux lui viennent à l’esprit, à commencer par Une histoire de la navigation sur le Saguenay.

Paru en 2009, il lui a permis d’élargir son lectorat, tout en empruntant un angle original afin de décrire de quelle manière l’activité humaine s’est déployée sur le territoire du Saguenay-Lac-Saint-Jean. «Il s’agit de mon livre le plus achevé. Je trouvais qu’on oubliait notre rivière et j’ai eu l’idée de raconter l’histoire de la région en partant d’elle», mentionne l’historienne.

L’ouvrage qui lui a procuré le plus de satisfaction, cependant, demeure Le dernier des Montagnais/Vie et mort de la nation Ilnu, sorti en 1995. «C’est le plus dur et aussi le plus important, parce qu’il a torpillé les mensonges historiques relatifs à l’autochtonie au Québec. Si tu n’as pas 30 ans d’expérience, tu ne peux pas écrire ça», estime Russel-Aurore Bouchard.

Le livre fait à peine 200 pages et justement, c’est là que réside le problème soulevé par son auteure. Le désir initial consistait à brosser le portrait d’une communauté à laquelle elle s’identifiait, un projet qui a pris une tournure imprévue. «J’étais partie pour faire 700 pages, mais j’ai dû arrêter à l’année 1670 parce qu’il ne restait plus de Montagnais sur le territoire», se souvient-elle.

Ses recherches lui ont fait comprendre que cette nation avait été décimée par les maladies venues d’Europe, l’un des facteurs qui auraient entraîné sa disparition. Cette conclusion étant lourde de conséquences, les réactions n’ont pas tardé, souvent hostiles. «Pendant six mois, on m’a attaquée dans les journaux, partout au Québec. On m’a traitée de raciste», rapporte Russel-Aurore Bouchard, qui n’a pas été démontée par ces accusations.

Capable de prendre des coups, autant que d’en donner, elle ne regrette pas les controverses qui ont ponctué son parcours dans l’espace public. Depuis quelques années, toutefois, sa façon d’écrire reflète sa volonté de rendre le propos plus convivial. «J’ai appris à brider mes émotions et à mettre plus d’intelligence dans mes textes», souligne ainsi l’historienne.