L’historienne Russel-Aurore Bouchard présente son dernier-né, le livre intitulé <em>La force des armes à feu pendant les guerres franco-iroquoises (1542-1701)</em>. Elle y a investi le savoir accumulé depuis le milieu des années 1970, notamment dans le domaine de l’armurerie.
L’historienne Russel-Aurore Bouchard présente son dernier-né, le livre intitulé <em>La force des armes à feu pendant les guerres franco-iroquoises (1542-1701)</em>. Elle y a investi le savoir accumulé depuis le milieu des années 1970, notamment dans le domaine de l’armurerie.

Russel-Aurore Bouchard et le poids des armes

Daniel Côté
Daniel Côté
Le Quotidien
Parfois, il faut regarder au-delà du titre pour prendre la mesure d’un livre. C’est le cas du nouvel ouvrage signé Russel Bouchard, nom de plume de l’historienne Russel-Aurore Bouchard. Sur la couverture, on voit ces mots: La force des armes à feu pendant les guerres franco-iroquoises (1542-1701). Ils sont fidèles au contenu, centré sur l’armement dont disposaient les belligérants, mais ne rendent pas compte du plaisir que procure ce retour à une époque où la Nouvelle-France semblait avoir un avenir.

Les grands personnages effectuent leur tour de piste, de Jacques Cartier à Frontenac, en passant par Champlain, Dollard des Ormeaux et La Chaudière Noire, ce chef de guerre iroquois tant redouté par les Français. S’y ajoutent deux acteurs émergents, le colon canadien et son pendant sulfureux, le coureur des bois. Leur contribution est inestimable, puisqu’à travers ces hommes – et, bien sûr, leurs conjointes, héroïques d’une manière différente – émerge un peuple façonné par le continent.

Une charmante illustration les représente sous la forme d’un Canadien en raquettes, fumant la pipe et tenant son fusil sur l’épaule, une main sur le canon. La scène est si bucolique. On dirait que ce type élégant part à la chasse au petit gibier, alors que dans une lettre au roi, Pierre Le Moyne d’Iberville brosse le portrait d’un milicien que rien n’arrête, même quand «le froid, la pluye, la nége, la faim et la soif devoient être autant d’obstacles». «Alors qu’en France, le privilège de porter une arme était réservé à la noblesse, ici, il était obligatoire d’en avoir une pour se déplacer», précise Russel-Aurore Bouchard.

Rencontrée à son domicile de Chicoutimi, il y a quelques jours, elle affichait la mine satisfaite – et pas qu’un peu soulagée – de celle qui revient d’un long portage. Ce livre, en effet, referme une boucle ouverte au milieu des années 1970. C’est à ce moment que pour la première fois, son intérêt pour l’histoire et pour les armes à feu lui a permis de faire oeuvre utile. D’illustres collègues avaient abordé le sujet des guerres, sans toutefois s’attarder à l’équipement dont disposaient les uns et les autres.

«Au 17e siècle, on est passé de l’arquebuse au mousquet, puis au fusil. C’est une évolution technologique importante, mais plusieurs historiens l’ont mise de côté parce que c’est compliqué, aborder ces questions. Par conséquent, on relève des erreurs dans de nombreux ouvrages. On y confond les arquebuses et les mousquets. On assimile tout ça à des fusils, alors que la force de feu n’est pas la même. C’est ce que j’ai voulu démêler», fait observer Russel-Aurore Bouchard.

Elle ajoute en passant que le nouvel ouvrage a fait l’objet d’un tirage limité. Il n’y aura pas de lancement, mais on peut se le procurer aux libraires Marie-Laura et Les Bouquinistes, basées à Jonquière et Chicoutimi. Une autre option consiste à joindre l’auteure au 418 543-0962 afin de réserver un exemplaire. «Il n’y aura pas de deuxième impression et ça va se vendre vite. À Noël, je n’aurai plus rien», avertit l’historienne.

L’escalade de la terreur
Russel-Aurore Bouchard s’est appuyée sur ses travaux passés, de même que sur sa correspondance avec les plus grands spécialistes des armes anciennes, afin de dresser un tableau exhaustif des guerres franco-iroquoises. Elle a aussi misé sur ses 25 ans d’expérience dans le domaine de l’armurerie, qui lui furent d’un précieux secours. Les subtilités des mécanismes, ceux d’hier comme d’aujourd’hui, lui sont aussi familiers que le Journal des Jésuites ou la correspondance de Frontenac.

Si on remonte le cours du temps, on constate que les premières tensions entre Français et Iroquois se sont manifestées dès les voyages de Jacques Cartier. C’est toutefois Champlain qui remporte la première bataille, en 1609, dans ce qui constitue aujourd’hui l’État de New York. Appuyé par des Algonquiens, il tue trois chefs iroquois à l’arquebuse, mettant leurs camarades en déroute. Dès lors, c’est l’escalade. Les Iroquois aussi dénichent des armes à feu, souvent de qualité, et reprennent l’ascendant sur l’ennemi.

C’est ce qu’illustre le massacre de la Huronie, un événement survenu en mars 1649, en terre ontarienne. Les Hurons et leurs alliés sont décimés par 1000 guerriers qui, pour accentuer le climat de terreur, torturent ensuite les pères Lalemant et Brébeuf. «À partir de ce moment, on critique le gouvernement colonial, qui a été lent à réagir. La France était évoluée en ce qui touche la conception des armes, la dimension technologique, mais pas au niveau de la distribution», raconte Russel-Aurore Bouchard.

Le moment est venu d’armer les alliés de la Nouvelle-France, ce qui comprend les colons réunis au sein de la milice. L’ironie est que ceux-ci sont mieux pourvus que les soldats, puisqu’en France, le mousquet demeurera l’arme réglementaire de l’armée jusqu’au début du 18e siècle. La guerre se poursuit donc, violente et apparemment sans fin. «Pour la mener avec succès, ça prenait des hommes, des armes et de la détermination. Les Iroquois avaient tout ça, du moins, jusqu’en 1696, année de la dernière attaque de Frontenac», indique l’historienne.

Dans son nouvel ouvrage, Russel-Aurore Bouchard décrit la course aux armements à laquelle se sont adonnés les Iroquois et les Français pendant le conflit qui les a opposés de 1642 à 1701.

Ce diable d’homme est arrivé au terme de sa vie, ce qui ne l’empêche pas d’infléchir le cours du destin. «Frontenac était un guerrier, le Churchill de la Nouvelle-France. Il était âgé de 74 ans, ne pouvait plus de déplacer par lui-même, lors de son ultime raid contre les Iroquois. Des Indiens l’ont porté dans un canot», s’émerveille Russel-Aurore Bouchard.

Mort à Québec en 1698, ce n’est pas lui qui signera la Grande Paix, le traité conclu trois ans plus tard. Il en fut tout de même l’un des principaux artisans, affirme l’historienne.

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VAINCUE PAR FRONTENAC, GRANDEUR ET DÉCLIN DE LA NATION IROQUOISE

Trop de guerre finit par tuer la guerre, pourrait-on écrire en faisant référence aux Iroquois. Dans les années qui ont précédé la signature de la Grande Paix de 1701, cette nation jadis dominante, au point de mettre en danger la survie de la Nouvelle-France, a essuyé défaite sur défaite. Le désir de se battre était encore présent, tout comme les armes. Les ressources humaines, par contre, faisaient cruellement défaut.

«De 1689 à 1698, les effectifs militaires de la confédération iroquoise sont passés de 2250 à 1130 guerriers, et c’est ce qui explique en partie pourquoi leurs attaques se sont raréfiées depuis la campagne de l’été 1696», écrit Russel-Aurore Bouchard dans le livre La force des armes à feu pendant les guerres franco-iroquoises (1542-1701).

Ce n’était pas la première fois que des pertes étaient encaissées. La différence est qu’à ce moment, la relève a manqué.

Pourtant, le mécanisme qui permettait aux Iroquois de triompher de leurs ennemis, décennie après décennie, allait au-delà du cycle naturel des naissances. «Il fut un temps où les éléments extérieurs représentaient plus de 50% des guerriers. Les morts étaient remplacés par des Indiens capturés, et même par des Français, notamment Radisson. Aimant ce mode de vie, ils ne voulaient pas quitter le groupe», a énoncé l’historienne lors d’une entrevue accordée au Progrès.

Dans son livre, elle révèle qu’en 1640, la population des Iroquois des Cinq Nations comptait 17 000 habitants, alors que les effectifs militaires jouaient entre 2200 et 2500 hommes. Une vingtaine d’années plus tard, les chiffres étaient similaires, sauf que le nombre de guerriers authentiquement iroquois accusait une baisse sensible sous le poids des guerres et des épidémies. La mécanique de remplacement était pleinement fonctionnelle.

Le point de rupture est survenu à partir de 1690, ainsi qu’on l’a évoqué plus haut. Déjà plombés par la démographie, les Iroquois ont essuyé de lourdes pertes en raison des attaques incessantes menées sous l’autorité de Frontenac. À la fin, il ne restait que 1300 guerriers, surtout des étrangers, pour résister à une armée de 2100 hommes disposant des armes les plus efficaces de l’époque. «La loi du nombre ne jouait plus en faveur des Iroquois et imposait implacablement ses règles», écrit Russel-Aurore Bouchard.