Campé par Bruno Paradis, Robert Moule est troublé par l’un des personnages interprétés par Josée Gagnon, une jolie femme rencontrée lors d’un voyage en avion. Il l’apprécie, même si leurs visions du monde sont irréconciliables.

Robert Moule amuse et fait réfléchir

Une bonne pièce avec un titre qui ne lui rend pas justice. La nouvelle création du Théâtre La Rubrique, Moule Robert ou l’Éducation comique, amène les spectateurs à réfléchir sur les travers de notre époque, tout en se révélant divertissante de bout en bout. Il s’agit d’un conte moral balisé par de nombreux traits d’humour, l’histoire d’un homme qui réalise qu’à notre époque, la bonté ne pèse pas lourd face à l’absence de scrupules.

Il s’appelle Robert Moule et justement, on se demande à quoi rime ce nom pas de rapport, d’autant qu’on l’a inversé dans le titre. Or, même à la fin de la représentation donnée mercredi soir, à la Salle Pierrette-Gaudreault de Jonquière (la pièce est présentée jusqu’au 21 octobre, du mercredi au samedi), le mystère persiste. On réalise que ce personnage aurait pu s’appeler Pierre Tremblay sans que ça ne change quoi que ce soit.

Ceci étant dit, le texte de Martin Bellemare, son deuxième pour La Rubrique après La liberté, se démarque en raison de l’originalité du propos et de la forme. Outre Robert, dont la candeur se muant en désarroi, puis en colère, est bien rendue par Bruno Paradis, on voit défiler la directrice de l’école où il travaille, une fillette à l’esprit tordu, son père qui est encore plus détestable, l’une de ses victimes, ainsi que Napoléon, l’auteure Ayn Rand et Pablo Escobar. Rien de moins.

Aussi brèves qu’un clip, les scènes composent un paysage troublant parce qu’on ne le connaît que trop bien. À chaque fois, ce sont les comédiens, autres que Bruno Paradis, qui décrivent l’action dans ses moindres détails. Ce qu’ils disent à la manière d’un chœur fait penser aux textes placés en haut des cases, dans une bande dessinée. Ils fournissent des informations parfois utiles, parfois aussi redondantes. A-t-on besoin de savoir que Napoléon arrive, par exemple, alors qu’on le voit foncer sur la scène ?

Néanmoins, la pièce fonctionne grâce au jeu des interprètes, toujours très juste, voire allumé. Dès que l’un d’eux sort du rang pour interpréter un personnage, on en cerne les contours malgré l’absence de costumes ou de décors. C’est ainsi qu’on déteste la Justine campée par Sara Létourneau, une enfant qui prétend avoir été agressée par Robert, tandis que la directrice incarnée par Monique Gauvin est tiraillée entre le besoin de préserver la réputation de l’école et le respect qu’elle éprouve pour l’homme que les médias présentent — à tort — comme un monstre.

Il y a aussi des morceaux de bravoure comme l’apparition d’Escobar sous les traits de Christian Ouellet. Son accent prononcé, autant que sa manière originale de venir à bout des conflits, en tuant ou en achetant son vis-à-vis, font de ce numéro l’un des plus drôles du spectacle. À l’opposé du spectre émotif, Josée Gagnon rend bien l’immense tristesse d’une jeune femme abusée par un célèbre promoteur, un homme qui s’est enrichi en créant un festival centré sur l’humour.

Ce personnage qui se fait appeler Robert Goule semble flotter au-dessus de toutes les situations, même les plus scabreuses. Cynique à l’os, il donne l’impression que la vie ne constitue qu’une partie de plaisir, l’occasion de satisfaire ses sens très aiguisés. À petites touches, cependant, son interprète, Patrice Leblanc, laisse filtrer un voile d’humanité. Ses échanges avec Justine montrent à quel point elle compte pour lui, ce qui le rachète à moitié.

La pièce mise en scène par Christian Fortin fait donc vivre des vraies personnes, tout en soumettant au public une question qui ne déparerait pas dans un examen de philosophie : Quel est le mode d’emploi de notre époque ? Plein de gens défilent sur scène pour railler la bonté de Robert, le genre d’homme qui s’excuse de s’excuser. S’ils ont raison, on tire quelle conclusion ? On pleure ou on s’enferme dans un bunker avec un radio à ondes courtes et des tonnes de légumes en boîte ?