Robert Caro

Robert Caro et le temps long

CHRONIQUE / Au début du mois, j’ai écouté deux entrevues mettant en vedette Robert Caro, l’un des biographes les plus illustres de notre temps. Deux fois, son travail a été couronné par un prix Pulitzer, mais ce qui m’impressionne davantage, c’est la façon dont il compose avec le temps.

Même si des milliers de lecteurs – je fais partie du nombre – attendent le cinquième et dernier tome de son ultime chantier, un portrait du président américain Lyndon Johnson, l’homme âgé de 83 ans continue de fonctionner à son rythme.

Il a amorcé cette série à la fin des années 1970 et planche depuis dix ans sur le livre qui portera, pour une large part, sur la guerre du Vietnam. Dans un reportage diffusé par le réseau PBS, j’ai vu des feuilles dactylographiées, alignées sur un babillard. Truffées de ratures, d’ajouts écrits à la main, celles-ci illustrent le côté artisanal de la démarche de Caro. Il se donne le temps de lire et relire chacune de ses phrases, lesquelles résultent d’un patient travail de recherche.

«Je ne crois pas à la vérité, mais je crois aux faits. Je considère que plus on s’appuie sur des faits, plus on s’approche de la vérité», affirme le biographe. C’est pourquoi il a réuni des tonnes de documents à propos de Johnson, tout en poussant le souci du détail jusqu’à déménager dans la région du Texas où le président a vu le jour. À ses yeux, c’était la seule façon de comprendre ce politicien dont les défauts étaient aussi grands que les qualités.

Robert Caro a toujours l’esprit alerte et en le voyant se déplacer dans son immense bureau, à travers ses archives, il était clair que le corps se portait aussi bien. Néanmoins, il était remarquable de voir avec quelle sérénité il envisageait la parution du cinquième tome, possiblement en 2020. D’aucuns angoisseraient en songeant à cette échéance, conscients que la fin prématurée de la série constituerait un échec.

Ne pas écrire sur les années les plus importantes de la vie de Johnson, après avoir cerné le personnage avec tant de doigté, représenterait l’équivalent d’un portrait sur lequel l’artiste n’aurait pas eu le temps de peindre les yeux. C’est pourquoi la sérénité de Robert Caro est admirable. Cet homme connaît les vertus du temps long.