Richard Therrien
Depuis le 5 juin, Historia diffuse le vendredi à 21h la série documentaire <em>Une vue sous les étoiles</em>, bourrée d’images d’archives, d’anecdotes savoureuses et d’avis d’experts et de maniaques du cinéma en plein air.
Depuis le 5 juin, Historia diffuse le vendredi à 21h la série documentaire <em>Une vue sous les étoiles</em>, bourrée d’images d’archives, d’anecdotes savoureuses et d’avis d’experts et de maniaques du cinéma en plein air.

L’étonnante renaissance des ciné-parcs

CHRONIQUE / On a souvent annoncé la mort des ciné-parcs. On était loin de se douter que la pandémie les ramènerait dans l’actualité. Timing parfait : depuis le 5 juin, Historia diffuse le vendredi à 21h l’excellente série documentaire Une vue sous les étoiles, bourrée d’images d’archives, d’anecdotes savoureuses et d’avis d’experts et de maniaques du cinéma en plein air. Une œuvre en huit épisodes de la réalisatrice Joëlle Desjardins Paquette, aux accents nostalgiques bien sûr, mais aussi très ancrée dans le présent et tournée vers l’avenir.

La réouverture des ciné-parcs, accueillie avec beaucoup de cynisme par le milieu culturel, a ravi la clientèle, friande du cinéma dans la garnotte. Au Québec, n’en reste plus que cinq : Saint-­Hilaire, Saint-Eustache, Belle Neige à Val-Morin, Orford et Paradiso à Grande-Rivière. C’est dans les années 80 que les ciné-parcs ont vécu leur âge d’or, avec une quarantaine d’exploitants. Sept-Îles, Trois-Rivières, Saguenay, Val-d’Or, Bonaventure, Grand-Mère, Victoriaville, Saint-Félicien, Montmagny, Laval, Sainte-Luce, Gatineau, Joliette, Drummondville, Val-Bélair, Rivière-du-Loup, Châteauguay, Alma, La Pocatière, Matane et les Îles de la Madeleine, pour ne nommer que celles-là, ont toutes déjà eu leur ciné-parc.

La réouverture tardive des cinémas et des salles de spectacles a entraîné l’implantation de ciné-parcs temporaires, qui présentent des films, mais aussi des spectacles de chanteurs et d’humoristes. Citons le Royalmount sur l’île de Montréal, et d’autres à Vaudreuil-Dorion en Montérégie, Saint-David-de-Falardeau au Saguenay et Vallée du parc en Mauricie, entre autres. À Québec, l’idée a donné lieu à une empoignade entre distributeurs de films et le maire Labeaume, de sorte que les écrans prévus sur les terrains d’ExpoCité et de l’Aéroport international Jean-Lesage à partir du 2 juillet ne seront jamais érigés. La population de la capitale et des environs aurait pu renouer avec le genre, elle qui est privée de ciné-parcs depuis la fermeture du dernier à Saint-Nicolas il y a six ans. Tant pis.

Le Québec a longtemps résisté à l’implantation des ciné-parcs, pourtant créés dans les années 30 dans le New Jersey; le clergé y voyait une source de corruption de la jeunesse. Dans une province étouffée par le conservatisme de Maurice Duplessis, il faudra attendre jusqu’en 1970 pour voir apparaître le tout premier à Saint-Georges-de-Beauce. Il faut dire qu’encore aujourd’hui, certains n’y vont pas que pour voir le film; le propriétaire du Ciné-parc Saint-Hilaire, Kevin Patenaude, trouve toutes sortes d’effets personnels sur son terrain à la fin de la soirée. «On dirait qu’il y a beaucoup d’unijambistes au ciné-parc, parce qu’on retrouve vraiment beaucoup de «un soulier», «une sandale». On pourrait faire une garde-robe de sous-vêtements qu’on a trouvés, des pantalons, des fois des sous-vêtements plus les pantalons, on se demande les gens sont repartis comment chez eux!» raconte-t-il, amusé.

Le Québec a longtemps résisté à l’implantation des ciné-parcs, pourtant créés dans les années 30 dans le New Jersey; il faudra attendre jusqu’en 1970 pour voir apparaître le tout premier à Saint-Georges-de-Beauce.

Sans minimiser l’impact de la religion, l’historien du cinéma Pierre Pageau identifie une autre cause au retard du Québec à accepter les ciné-parcs sur son territoire, par rapport au Canada anglais. «C’est aussi parce que les propriétaires de salles ne voulaient pas des ciné-parcs», dit-il.

Sortie familiale par excellence, la soirée au ciné-parc représente tout un événement pour bien des Québécois, qui y traînent pyjamas, couvertures et friandises. Les plus vieux se souviennent de ces haut-parleurs métalliques qu’on fixait à la vitre latérale de la voiture et qui grichaient tout le temps, des chaufferettes électriques et des petits auvents permettant de voir le film même sous la pluie. Il n’était pas rare de voir des enfants se cacher dans le coffre arrière pour faire baisser le prix du billet d’entrée! 

Plusieurs diront que le ciné-parc a beaucoup plus à voir avec la voiture qu’avec le cinéma; le choix des films se limite souvent aux blockbusters, et la qualité de projection n’est pas optimale comme en salles. Quoique le Paradiso de Grande-Rivière en Gaspésie peut se vanter d’être le plus moderne, avec le seul projecteur au laser, qui remplace les bonnes vieilles lampes, beaucoup moins durables. Selon Pierre Pageau, le cinéma à la belle étoile offre aux films de science-fiction une perspective impossible en salles.

Jean-Philippe Groleau, qui gère le site cineparcs.ca, considère que chaque région de la province devrait avoir son ciné-parc. «La région de Québec n’a plus de ciné-parcs, ça, c’est pas normal. La région de Rimouski, on est rendu loin de Québec, il devrait y en avoir un. Le Saguenay...» observe-t-il dans la série. Ce n’est souvent pas pour une question de baisse d’affluence qu’on a fermé tous ces ciné-parcs : celui de Beauport était le troisième le plus fréquenté au pays quand il a été démantelé en 1999 pour faire place à un complexe de 16 salles de Cinéplex Odéon. Inauguré en 1970, le ciné-parc de la Colline à Saint-Nicolas a été vendu à un promoteur immobilier et a projeté ses dernières «vues» à l’été 2014, signant la fin du cinéma en plein air dans la région de Québec. «S’ils étaient encore ouverts aujourd’hui, je pense que ce serait plein», croit Jean-Philippe Groleau.

L’ancien ciné-parc Beauport

Mais alors, pourquoi est-on passé d’une quarantaine de ciné-parcs à seulement cinq en 2020? Parmi les raisons, on pense aux investissements trop élevés de la conversion au numérique, dans les six chiffres pour chaque nouveau projecteur, mais surtout d’une volonté de tirer davantage profit de ces immenses terrains, 12 mois par année plutôt que seulement durant la période estivale. La prolifération des centres commerciaux et des complexes de cinéma a aussi accéléré leur quasi-disparition.

Véritable maniaque des ciné-parcs et ancien employé de celui de Boucherville, Jean-Philippe Groleau a entrepris l’année dernière d’acquérir le défunt ciné-parc Bellevue à Caraquet au Nouveau-Brunswick, hélas sans succès. Bien qu’il n’en reste que cinq au Québec, experts et amateurs prévoient que la disparition des ciné-parcs n’est pas pour demain. La pandémie aura donné un élan totalement insoupçonné aux derniers ciné-parcs existants. Mis à part celui de Boucherville, qui a annoncé sa fermeture en avril, donc après la production de la série documentaire, les cinq qui sont encore exploités marchent bien.

Le Québec est passé d’une quarantaine de ciné-parcs à seulement cinq en 2020.

Il faut voir les files de voitures à l’infini qu’a suscité la réouverture du ciné-parc Saint-­Eustache pour constater qu’il y a encore un réel appétit pour le cinéma en plein air. Justement, le prochain épisode, intitulé Histoire de famille, vendredi à 21h, s’intéresse particulièrement à ce ciné-parc de la rive nord de Montréal, ouvert en 1971 et appartenant toujours à la famille Mathers, qui en mène large dans la région. Cinq écrans y attirent toujours des foules impressionnantes, pouvant accueillir jusqu’à 3300 voitures.

Auteur du livre Les salles de cinéma au Québec, Pierre Pageau croit que les ciné-parcs auraient intérêt à présenter des spectacles et des films le même soir, un combo alléchant pour la clientèle. Si le nombre de ciné-parcs a diminué, il souligne toutefois l’augmentation des projections extérieures dans les villes et villages, comme en fait le Festival de cinéma de la ville de Québec. Selon son flair, les ciné-parcs sont là pour rester, en raison de leur rareté et de leur caractère unique. Mais il ne faudra pas s’attendre à en voir de nouveaux apparaître. On peut toujours rêver.

Les trois premiers épisodes d’Une vue sous les étoiles sont disponibles en vidéo sur demande.