Directeur, développement du contenu de la production et de la programmation à Radio-Canada Saguenay-Lac-Saint-Jean, Michel Gagné tient compagnie à la médiathécaire Ann Ouellet qui, depuis un an, procède à l’archivage des documents accumulés depuis l’ouverture de l’antenne régionale en 1943. Ils se trouvent dans le petit musée aménagé à l’intérieur de la station, où se côtoient des microphones, des disques, des radios à lampes et plein d’autres objets chargés de souvenirs.

Radio-Canada prend soin de ses archives

Mine de rien, un vaste chantier en est cours dans l’édifice qu’occupe Radio-Canada Saguenay-Lac-Saint-Jean, à Chicoutimi. Un local situé au premier plancher renferme en effet des documents sonores et visuels qui remontent à l’inauguration de l’antenne locale, le 3 octobre 1943. Tous n’ayant pas été dûment archivés, c’est la tâche à laquelle s’est attelée la médiathécaire Ann Ouellet, prélude au transfert de ces documents sur un support numérique.

Ce projet revêt un caractère d’urgence, puisque plusieurs de ces trésors sont fragiles. Certains se trouvent sur des rubans audio, d’autres sur des cassettes DAT, des mini-cassettes ou des disques compacts. Une part de cet héritage provient de CKRS Télévision, qui avait le statut de station affiliée. Le gros des archives émane cependant des émissions de radio produites par la société d’État.

« Avant tout, il faut traiter les documents localement, avec les bonnes indications, les bons noms. C’est le travail le plus important », fait observer Michel Gagné, directeur, développement du contenu et de la programmation à Radio-Canada Saguenay-Lac-Saint-Jean. Le second versant de la démarche, plus technique, sera réalisé à Montréal. Lorsqu’il sera complété, toutes les personnes à l’emploi du réseau, partout au pays, se trouveront à un clic de souris de l’ensemble des archives.

Pour mesurer l’ampleur du défi, il faut savoir que les machines permettant de voir ou d’écouter les documents ne sont pas jeunes. Quand elles brisent, il faut parfois cannibaliser d’autres équipements pour les réparer. Il arrive aussi que des rubans sèchent, collent ou cassent. Même l’archivage ne pouvait être reporté indéfiniment, puisqu’il sollicite la mémoire de plusieurs personnes ayant oeuvré à la station dans un passé pas si récent.

« C’est comme de l’enquête, l’équivalent d’un casse-tête. J’aime faire ce travail, éclaircir de petits mystères », indique Ann Ouellet. Amorcée en 1980, sa carrière de journaliste lui est d’un précieux secours, tout comme les informations livrées par des retraités, ainsi que des banques de données et les sociétés d’histoire. La beauté de la chose est que plus on navigue à rebours de l’actualité, plus on devient habile à faire des recoupements. Des voix, des têtes, deviennent familières.

Engagée dans cette démarche depuis un an, elle est rendue au milieu de son chantier, évalue Michel Gagné. « Au quotidien, déjà, ça représente beaucoup de travail, le fait d’archiver tout ce que nous produisons », mentionne le patron de la station. C’est ce qui a justifié l’embauche d’une employée qui assume cette tâche pendant que la médiathécaire tourne son attention vers le passé.

On dit souvent que le journalisme, c’est l’histoire qui s’écrit au quotidien, une réalité que démontre avec éloquence la démarche menée à la station de Chicoutimi. Parmi les morceaux de patrimoine qui seront immortalisés, par exemple, on remarque les émissions de radio réalisées par le regretté Albert Larouche, Au temps de la galette. Fondées sur les témoignages des anciens, elles illustrent de quelle manière on vivait dans cette région, bien avant l’arrivée de la radio.

« Heureusement qu’on a eu ce souci-là, qu’on a sauvegardé de tels documents, ce qui comprend les nombreux enregistrements où on entend s’exprimer Monseigneur Victor Tremblay (le fondateur de la Société historique du Saguenay). À la télévision, par contre, les images les plus anciennes que nous possédons remontent aux années 1960 », précise Michel Gagné.

Des sons et des images reflétant le Québec d'hier

Toutes les dimensions de la vie régionale sont reflétées à travers les archives sonores et visuelles de Radio-Canada Saguenay-Lac-Saint-Jean. Qu’il s’agisse du ton ampoulé qu’empruntaient les dignitaires en 1943, lors de la cérémonie marquant l’ouverture de la station, ou de l’enthousiasme affiché par les animateurs Gilles Dufour et Yves Jobin en 1963, à la télévision de CKRS, on voit se profiler de grands bouts du Québec d’hier.

Les deux vedettes du petit écran, par exemple, transportaient des dindes sur le bout de film présenté à l’auteur de ces lignes par la médiathécaire Ann Ouellet. C’était dans le cadre de l’émission Panorama, diffusée à l’heure du souper, du lundi au vendredi. La chose peut sembler extravagante, mais pendant plusieurs années, avant les Fêtes, ils organisaient un concours très populaire, dont les prix épousaient la forme de dindes congelées.

Sur un registre différent, de nombreux enregistrements témoignent du rôle que Radio-Canada a joué en tant que diffuseur de concerts classiques. La liste des partenaires comprend l’Orchestre symphonique du Saguenay-Lac-Saint-Jean, le Rendez-vous musical de Laterrière, le Quatuor Alcan (maintenant Saguenay) et le Festival de musique du royaume, sans oublier l’opérette montée à l’occasion du Carnaval-Souvenir de Chicoutimi.

Certains de ces documents éveillent une vive curiosité. Ainsi, il serait agréable d’entendre la contralto Marie-Nicole Lemieux au temps de ses études au Conservatoire de musique de Chicoutimi, alors qu’elle participait à la finale du Festival de musique du Royaume. Qui sait? Peut-être qu’un jour, une pièce figurant sur cette bande trouvera son chemin sur un album rétrospectif.

Le voile du souvenir enveloppe également les émissions matinales créées dans les années 1970, notamment celle qu’animaient Alain Audet et l’imitateur Denis Gobeil. Disparu trop tôt, celui-ci a bousculé les habitudes des auditeurs en injectant une forte dose d’humour dans ses interventions. Autre élément de curiosité: les débuts de Joël Le Bigot à Radio-Canada. On aimerait voir si, pendant son séjour à Chicoutimi, il affichait un esprit aussi agile qu’au temps de sa maturité.

Ce que note également Ann Ouellet, c’est à quel point l’actualité se répète, toutes époques confondues. «Quand on entend les bulletins des années 1980 et 1990, par exemple, on trouve plein d’éléments qui font écho à ce qui se passe de nos jours. La crise du bois d’oeuvre, ça fait longtemps qu’on en parle», constate la médiathécaire en souriant.

Parmi les trésors de Radio-Canada, il y a ce bout de film capté en 1963, au temps de la station CKRS Télévision. On voit les animateurs de l’émission Panorama, Yves Jobin et Gilles Dufour, en train de transporter des dindes congelées.