Guylaine Rivard est si convaincante dans le rôle d’une itinérante qu’avant le début de la représentation donnée mardi midi, à Jonquière, un homme lui a remis quelques pièces de monnaie.

Quand le théâtre s’invite dans un centre commercial

Mardi midi, au centre commercial Place Centre-Ville de Jonquière. Guylaine Rivard est assise près de l’entrée du Dollarama. Des objets reposent à ses pieds, notamment une feuille de journal et des sacs de plastique transparents. On a le sentiment qu’elle n’en mène pas large, une impression si forte qu’un homme passant par là dépose quelques sous dans une boîte de métal.

« Non, non. C’est un spectacle gratuit », lui dit la comédienne. Elle retourne ensuite à son personnage, la dame au cœur de la pièce Itinérance, créée l’année dernière par le Théâtre CRI. Elle vit dans la rue, manifestement, et amorce la représentation en entonnant une chanson a cappella. On dirait un air ancien, une sorte de complainte interprétée dans un espace presque désert. Trois personnes observent la scène, tandis qu’un homme jette un œil à la sauvette en se dirigeant vers le magasin.

Le silence revient, remettant à l’avant-plan la musique pop diffusée par le centre commercial. Puis, on entend une voix familière, celle de Plume dans Les pauvres. Voix graveleuse pour vies grevées. Des mots durs, porteurs de clichés éternellement associés aux moins nantis. « Les pauvres savent pas s’organiser. Les pauvres sont toujours cassés. »

D’autres personnes arrivent, une dizaine, puis une quinzaine, placées en demi-cercle devant le personnage. Le voici qui manipule une petite marionnette, un bébé à qui il donne à manger, qui lui parle dans le tuyau de l’oreille. La dame sourit et l’enfant descend le long de sa jambe, afin de rejoindre le chien posé sur son pied. « Les pauvres ont toujours un chien », lance Plume au même moment.

La pièce Itinérance, du Théâtre CRI, a été présentée dans le centre commercial Place Centre-Ville, mardi, devant une quinzaine de personnes et un bon nombre de passants.

Des images tout aussi évocatrices sont créées à l’aide d’une page de journal. Ainsi, la tête du petit est placée sur une photo représentant un prisonnier. On la voit aussi derrière des barreaux, comme pour rappeler à quel point le système judiciaire se nourrit de la misère humaine. Une scène plus poétique montre l’enfant planant sur le journal, devenu un tapis volant. C’est comme dans la vie, en somme. Le malheur et le bonheur constituent les deux faces d’une même réalité.

Les spectateurs ont regardé la pièce attentivement, du moins ceux qui ont interrompu leur magasinage pour voir de quoi il en retournait. Ils ont eu droit à une dernière scène qu’on peut interpréter – ou non – comme la naissance d’un deuxième enfant. La dame le berce amoureusement tout en tournant lentement sur elle-même, faisant apparaître sur son dos le sigle du Théâtre CRI.


« J’avais envie de faire réfléchir le public en évoquant le phénomène de l’appauvrissement des sociétés. »
Guylaine Rivard

C’était l’équivalent du mot « fin » et les gens ont applaudi, avant d’entendre Guylaine Rivard parler du spectacle. « J’avais envie de faire réfléchir le public en évoquant le phénomène de l’appauvrissement des sociétés. Même dans notre région, on côtoie des itinérants », a-t-elle énoncé. Heureuse de présenter la pièce dans le cadre du projet Théâtre à l’Air, la comédienne a précisé qu’il existait une deuxième version d’Itinérance, laquelle a été livrée dans les minutes qui ont suivi.

À l’intérieur de cette mouture, la chanson Les pauvres est remplacée par une composition instrumentale aux accents russes. L’histoire est sensiblement la même, sauf que le ton est légèrement décalé. Sans les mots de Plume, en effet, le public a davantage de latitude pour interpréter l’histoire racontée par la comédienne. « C’est l’fun. Je construis une histoire qui peut être différente de celle que les gens se font dans leur tête », a-t-elle mentionné à la fin de la représentation.