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Laurence Leduc-Primeau n’avait pas le choix d’écrire le livre <em>Lettre à Benjamin</em>, même si cet exercice l’a plongée au coeur de l’innommable. Elle avait besoin de le faire pour transcender la douleur résultant du suicide de son conjoint.
Laurence Leduc-Primeau n’avait pas le choix d’écrire le livre <em>Lettre à Benjamin</em>, même si cet exercice l’a plongée au coeur de l’innommable. Elle avait besoin de le faire pour transcender la douleur résultant du suicide de son conjoint.

Quand écrire constitue un réflexe de survie

Daniel Côté
Daniel Côté
Le Quotidien
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Ils sont rares, les livres comme Lettre à Benjamin. Une parole constamment à la limite du hors-jeu, tant elle est brutalement honnête, dépourvue des éléments décoratifs qui, souvent, attiédissent la réalité. Chacune de ses 97 pages a été le fruit d’un arrachement et on le ressent. On se dit que la personne qui a rédigé ce texte, Laurence Leduc-Primeau, mériterait une médaille pour s’être rendue au bout de l’exercice.

Elle, sans doute, préférerait retrouver un minimum de sérénité et on la comprendrait, puisque cet ouvrage publié à La Peuplade, disponible en librairie à compter du 18 mars, découle de la disparition de son compagnon. Après une année en montagnes russes, marquée par de vives tensions au sein du couple et surtout, par de vaines tentatives pour trouver de l’aide auprès de ceux qui sont censés savoir, il s’est enlevé la vie.

Le choc fut aussi terrible qu’on l’imagine, tellement que Laurence Leduc-Primeau a été confrontée à un éventail de mauvais choix. Le moins pire, parce qu’il pouvait mener à un début de reconstruction, consistait à plonger dans l’action. Écrire rapidement sans se censurer ni chercher à faire de la littérature. Écrire en acceptant la possibilité que rien de tout ceci n’entrerait dans l’espace public. Écrire parce que c’était nécessaire.

« À la mort de Benjamin, je me suis dit que ce n’était pas vrai que j’allais juste mourir. Ma psy m’avait conseillé d’écrire là-dessus et j’ai accepté d’essayer, mais comme j’étais réticente, je me suis donné cinq jours pour le faire et, en fin de compte, j’en ai pris huit. La seule façon d’y arriver, c’était de raccourcir le temps d’écriture », a énoncé Laurence Leduc-Primeau à l’occasion d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès.

Il y avait quelque chose du réflexe de survie dans ce projet à haut risque. On pourrait y voir une fuite en avant, l’ultime coup de dés, tandis que la principale intéressée suggère l’image du cul-de-sac. « Quand cette mort est arrivée, tout ce que j’étais est disparu, se souvient-elle. J’étais incapable d’écrire sur autre chose, ce qui représentait une grosse affaire pour moi, et je ne pouvais plus prendre de décisions autrement que par une sorte d’instinct sauvage qui a pris toute la place. »

« Un chaos indescriptible »

Un autre geste significatif fut d’adresser une lettre au disparu. « Parler à Benjamin était le véhicule le plus simple et un moyen de me garder le plus proche possible du coeur. Dans ce contexte, il était mon juge le plus pur. Ce que j’ai écrit, c’est vraiment ce que je lui aurais dit », fait observer l’autrice. Au préalable, toutefois, elle a dû accepter l’idée que la vie du destinataire serait rendue publique sans son consentement. Une question qui l’a hantée.

L’honnêteté mentionnée plus haut faisait également partie de l’équation. Pour que l’exercice ait une réelle valeur, aucun filtre ne devait voiler l’expression de ce qu’elle ressentait. C’est ainsi qu’au fil des pages, on est témoin de sa colère, de ses doutes, de ses élans d’espoir et, par-dessus tout, de sa quête désespérée de réponses. Analyser pour comprendre, même si elle-même affirme que pendant l’écriture de la lettre, sa vie était « un chaos indescriptible ».

Or, prendre du recul aurait représenté une erreur, estime Laurence Leduc-Primeau, qui reconnaît que ce point de vue n’est pas celui de la majorité des gens. « On vit tous des choses de l’ordre de l’innommable, mais on en parle peu. Souvent, on attend que ce soit absorbé avant de le faire et c’est compréhensible, admet-elle. Moi, par contre, je trouvais utile de pénétrer le plus vite possible à l’intérieur du chaos. Il y avait là un statement de vie, qui était aussi artistique. »

Les mots sont sortis drus, cependant, bien plus qu’à son ordinaire, ce qui ne lui déplaît pas. « J’avais ce désir d’écrire de façon plus crue et c’est arrivé dans ce livre. Le défi consistait à dire les choses le plus directement possible, d’écrire vrai en assumant le résultat, raconte-t-elle. J’aurais trouvé obscène de mettre de l’écriture par-dessus, alors que d’habitude, mes textes sont très travaillés. »

Il y a quelque chose de sacré, en effet, dans Lettre à Benjamin. Une obligation absolue envers elle-même, de même que son conjoint disparu cruellement tôt. « Je n’ai pas voulu participer au silence. Je crois qu’une partie de ce qui a tué Benjamin est le silence et c’est pourquoi je suis allée aussi loin que je le pouvais dans le non-silence », explique Laurence Leduc-Primeau.

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LE TEXTE N'A PAS ÉTÉ MODIFIÉ, OU SI PEU

Même après avoir complété la rédaction de Lettre à Benjamin, Laurence Leduc-Primeau ne savait pas si ce document aurait une vie publique. Pour en avoir le coeur net, elle l’a soumis à l’équipe de La Peuplade, qui avait réservé un bon accueil à Zoologies, un microrécit lancé il y a trois ans.

« Il s’agit d’une super belle maison qui sait trouver un équilibre entre l’humain et un travail intéressant sur le livre. Je m’en suis remise au jugement des membres de l’équipe, mais en me disant que s’ils décidaient de publier ce texte, j’insisterais pour que ce soit tel quel », rapporte l’autrice.

Dans son esprit, il fallait préserver le caractère brut de cet ouvrage né dans la douleur, mais qu’elle assumait entièrement. Seuls quelques ajouts ont été effectués, essentiellement aux fins d’éclaircissement. Ni les chapitres, ni le ton, ni les idées exprimées à l’intérieur du document n’ont été modifiés.

« Je savais que je ne voudrais pas revenir nettoyer ce texte quelques mois plus tard, enlever les sections où je me suis exposée », souligne Laurence Leduc-Primeau. Elle se doutait que ce ne serait pas une bonne idée, pour la même raison qu’elle anticipe avec un brin d’appréhension la ronde des entrevues.

« Ça fait plusieurs mois que je m’y prépare, soit depuis qu’on a fini de travailler sur le livre. Malgré tout, c’est sûr que ça reste pas mal difficile », reconnaît l’autrice. Ce qui est devenu plus évident à ses yeux, en revanche, c’est la pertinence de publier Lettre à Benjamin. Pour son bien à elle, mais aussi pour les autres.

« Au-delà de moi, je crois que ce livre a une valeur, un intérêt. Parmi les personnes qui ont eu l’occasion de le lire, plusieurs m’ont dit que ça leur avait fait du bien, qu’il avait libéré des choses en elles. Ça m’a touchée », confie Laurence Leduc-Primeau. Ces réactions l’encouragent, mais pas au point de précipiter son retour à l’écriture.

« Je crois qu’il y aura d’autres livres, mais on verra, laisse planer l’autrice. Je n’ai plus la capacité de me projeter dans le futur, parce que j’apprivoise un nouveau rapport au temps. Là, il y a juste le présent qui existe. »