Cette scène un brin surréaliste provient de la pièce Landru, proposée mardi à la Salle Pierrette-Gaudreault de Jonquière. Elle décrit le procès fait au célèbre tueur en série représenté par une énorme tête à laquelle s'adresse un procureur qui, lui, en est dépourvu.

Pour rire, réfléchir et s'émouvoir

La Salle Pierrette-Gaudreault était presque pleine, mardi, et juste à entendre les cris et les vigoureux applaudissements qui ont accueilli les codirecteurs artistiques du Festival international des arts de la marionnette, Benoit Lagrandeur et Dany Lefrançois, il était clair que cette soirée était attendue. Après tout, elle marquait le début de la 14e biennale de l'événement et la deuxième depuis sa résurrection par le truchement du Théâtre La Rubrique, ainsi que d'autres compagnies établies au Saguenay.
Il y avait matière à réjouissance, d'autant que le volet extérieur qui se déploiera pendant trois jours, à compter de vendredi, devrait coïncider avec une nouvelle embellie du climat. Les efforts consentis depuis deux ans ne seront pas vains et pour lancer cette édition avec panache, le comité organisateur avait opté pour une production française, Landru, dont une deuxième représentation sera donnée mercredi à 20 h 30, toujours dans la salle jonquiéroise.
Dès l'ouverture de Landru, on voit apparaître un comédien entouré de portraits des 11 victimes de ce criminel qui a sévi en France au début du 20e siècle.
La Salle Pierrette-Gaudreault était presque pleine, mardi, pour Landru.
Ce ne sera pas l'unique spectacle à l'affiche, mais si vous avez une heure à consacrer au festival et si vous êtes âgé d'au moins 13 ans, cette pièce justifie un détour vers le mont Jacob. Elle revient sur la célèbre affaire judiciaire, celle d'un homme accusé, puis condamné à mourir guillotiné, à la suite du décès de dix femmes et d'un adolescent. Le procès tenu au lendemain de la Première Guerre mondiale avait excité les passions. Après la Grande Boucherie sanctifiée par les états-majors, il était doux de s'attarder aux crimes d'un modeste artisan.
C'était le point de vue adopté par Charlie Chaplin dans le film Monsieur Verdoux, calqué sur l'histoire de Landru. « Le nombre sanctifie », avait énoncé le personnage au moment d'assumer sa sentence. Plus on envoie de gens au casse-pipe, moins on a de chance de se voir sanctionné, comme le laisse entrevoir une scène de Landru où tourbillonnent des ombres chinoises représentant des combattants. Une musique entêtante, obsédante, accompagne ce tableau mortifère où les masques à gaz portés par les soldats leur font une tête d'oiseau.
Tout de suite après, la radio annonce la création de la Société des Nations, l'ancêtre de l'ONU. On y voit l'espoir d'une paix durable, une lubie aussi évanescente que la fumée s'échappant du four où le sinistre barbu faisait disparaître ses victimes dont il convoitait les biens. Ce four, justement, apparaît sur la scène à un moment donné. On l'entend crépiter et même si c'est du théâtre, l'image frappe les esprits, tout comme la grosse tête de Landru qui laisse échapper un rire démoniaque.
Elle suinte la méchanceté, l'arrogance et l'absence de remords, mais c'est quand même mieux que le procureur qui, lui, n'a rien au-dessus des épaules. Il est ridicule à force de multiplier les effets de toge, cet homme sans tête s'adressant à un juge représenté par un tableau accroché à deux doigts du plafond. Parce que c'est un cirque, ce procès, le premier d'une longue série qui ne s'arrêtera sans doute jamais. Landru, le bébé Lindbergh, les Rosenberg, O.J. Simpson et qui d'autre ?
Un malheur n'arrive jamais seul, cependant. C'est ainsi que bien avant les vox pop qui sont devenus l'équivalent du pissenlit dans les bulletins télévisés (pour le côté envahissant), la sagesse populaire a profité de l'affaire Landru pour s'exprimer : « On pouvait pas imaginer ». « Toujours de nouvelles femmes. » « À mon avis, il les a mangées. » Cinq ou six têtes sorties des rideaux, aussi drôles qu'ordinaires, ont rappelé pourquoi on affirme que le silence est d'or.
Il y a également ces spécialistes chargés de sonder la psyché de l'accusé, autant de charlatans excités dont les têtes sont animées par les mains de deux comédiens. Eux aussi prêtent à rire, mais un peu jaune, vu qu'il leur arrive encore de sévir au nom de la science. Or, la pièce créée par Yoan Pencolé et la Compagnie Zusvex ne se contente pas de faire rire et réfléchir, ce qui serait déjà méritoire. Elle arrive aussi à émouvoir lorsqu'apparaît la maîtresse de Landru.
C'est l'une des plus belles scènes, le témoignage de cette femme qui a cru en lui sans se douter qu'il était marié et que son train de vie s'appuyait sur un terrible mensonge. Pendant l'étreinte qui a couronné cette intervention, laquelle a réuni deux comédiens, ainsi que la marionnette représentant la pauvre femme, on a mesuré le vide que celle-ci a dû ressentir. Un drame superposé à tous les autres.