Dans le livre Georges-Henri Lévesque, un clerc dans la modernité, on voit de quelle manière le Robervalois a concilié son engagement religieux et son désir de changer le monde en s’appuyant sur les principes auxquels souscrivaient les dominicains.
Dans le livre Georges-Henri Lévesque, un clerc dans la modernité, on voit de quelle manière le Robervalois a concilié son engagement religieux et son désir de changer le monde en s’appuyant sur les principes auxquels souscrivaient les dominicains.

Portrait de Georges-Henri Lévesque, un entrepreneur intellectuel

Daniel Côté
Daniel Côté
Le Quotidien
La bibliothèque municipale de Roberval porte son nom. Il est impossible d’étudier en sciences sociales à l’Université Laval sans avoir conscience de sa présence. On le considère comme un précurseur de la Révolution tranquille, mais qui, en 2020, connaît vraiment le père Georges-Henri Lévesque ? Son souvenir se perd dans la mémoire d’un Québec déjà prompt à l’oubli, d’où l’importance du livre sorti récemment par Jules Racine St-Jacques, chez Boréal.

Intitulé Georges-Henri Lévesque, un clerc dans la modernité, cet ouvrage substantiel, comme en témoignent ses 492 pages, brosse le parcours de cet homme entre 1930 et 1960. Ces années ont été les plus fertiles de la carrière du Jeannois, jalonnées de grandes victoires et de combats homériques. On apprécie tantôt son courage, tantôt son côté manoeuvrier, qui l’a aidé à survivre à une époque où les attaques les plus sournoises provenaient de son propre camp.

C’est en 2009, à l’occasion d’un stage à la bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec, que l’auteur a découvert son sujet. Participant au vaste chantier que furent les débats reconstitués, lesquels avaient pour objet de reproduire les échanges entre les parlementaires, du 19e siècle jusqu’en 1963 – après, on les a dûment colligés dans le Journal des débats –, il a constaté qu’un nom revenait fréquemment pendant les années 1950.

« Ce prêtre constituait une épine au pied de Maurice Duplessis et comme je m’intéressais déjà à l’engagement des hommes de foi, dans le cadre de mes études de maîtrise, ça m’a tenté de travailler sur lui. En plus, je venais de consacrer trois années à un sujet touchant la France. J’avais besoin de me rapprocher du Québec, de sentir que ça vibrait un peu plus », a expliqué Jules Racine St-Jacques au cours d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès.

Jules Racine St-Jacques s’estime chanceux d’avoir pu consulter à loisir les archives des dominicains, ce qui lui a permis de voir de l’intérieur comment ont été vécus certains épisodes de la carrière du père Georges-Henri Lévesque.

Un crise historique

Les sources représentant le pain et le beurre d’un historien, il était essentiel de dénicher des documents pertinents, voire percutants, afin d’ajouter du relief à un paysage passablement raboté. Ce n’était pas une mince tâche, vu que le père Lévesque lui-même avait profité de sa longévité – il est décédé en 2000, à l’âge de 96 ans – pour polir sa légende. « Pendant la rédaction de ses mémoires, Souvenances, il a fait du ménage dans ses archives. Ça donne l’impression d’une grande continuité dans sa pensée », indique son biographe, d’un ton légèrement ironique.

Le coup de pouce est venu des dominicains, la communauté à laquelle appartenait le Jeannois. Ils ont permis à l’auteur de consulter les archives provinciales de l’ordre des Prêcheurs, regroupées à Montréal. « Ces documents portent sur les combats intellectuels menés par le père Lévesque. Ils montrent le jeu des rapports de force et témoignent du fait que l’un de ses principaux atouts, c’est cette capacité qu’il avait d’organiser sa défense quand on l’attaquait », raconte Jules Racine St-Jacques.

À ce propos, la crise provoquée par un article qu’il a publié en 1945, voulant que les coopératives devaient respecter le principe de la non-confessionnalité, a valeur d’exemple.

Des membres de l’épiscopat l’ont dénoncé, tout comme le chanoine Lionel Groulx. Ils ont souhaité sa destitution en tant que recteur de la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval. Sans la vigoureuse réplique servie par le supérieur des dominicains, le père Pie-Marie Gaudreault, leur voeu aurait pu être exaucé.

« Le cardinal Villeneuve a joué le rôle d’arbitre et je crois qu’il a laissé faire le père Lévesque, analyse l’historien. L’Église avait droit de regard sur à peu près tout, mais le cardinal, qui n’était pas le dernier venu, savait que des idées comme celle de la non-confessionnalité s’en venaient. Il avait été sensibilisé à ce sujet. »

Il reconnaît que le père Lévesque a adopté une position risquée, mais soutient qu’elle ne faisait pas de lui un ennemi de l’Église. Il est simplement demeuré fidèle à la manière d’être des dominicains, dont la rigueur intellectuelle, les idéaux de justice, ainsi que le souci d’arrimer la parole et l’action au monde réel, les conduisaient à embrasser la modernité.

« Loin de souhaiter le retour au monde utopique d’antan, ils estimaient que l’étude devait conduire à l’action et, ultimement, à changer le monde. Or, c’est l’attitude qu’avait le père Lévesque. C’était davantage un entrepreneur intellectuel qu’un homme d’idées. Il aimait bâtir », décrit Jules Racine St-Jacques, qui voit dans le conflit sur la non-confessionnalité un événement central de l’histoire du Québec, bien que méconnu.

Les tenants de l’Église triomphante ont alors essuyé une défaite, la première d’une longue série.

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POUR LA SCIENCE, ENVERS ET CONTRE TOUT

Tout passe, tout lasse, est-il écrit dans l’Ecclésiaste. Il faudrait ajouter que tout finit par revenir, ainsi que le démontre le clivage accentué par la crise sanitaire. Une minorité bruyante rejette les enseignements de la science, mais si vous faites abstraction du coronavirus, une dynamique de même nature prévalait dans le Québec ancien. La différence est qu’à ce moment-là, plusieurs obscurantistes étaient installés au pouvoir, au lieu de picosser à la marge.

« À la charité chrétienne doit succéder l’apostolat de la compétence », écrit Jules Racine St-Jacques dans le livre Georges-Henri Lévesque, un clerc dans la modernité. 

Il décrit ainsi la démarche pilotée par l’homme d’Église, au moment de la fondation de l’École des sciences sociales de l’Université Laval, en 1938. Les enjeux de la société moderne s’étant complexifiés, il était nécessaire de former des sociologues au fait des nouvelles méthodes de recherche.

Prudent, le prêtre originaire de Roberval avait pris soin d’inscrire l’institution naissante dans la mouvance de la doctrine chrétienne. À défaut de l’appui du pape, il a obtenu celui du cardinal Villeneuve, qui voyait les futurs élèves comme « des artisans de la rechristianisation » du Canada français. C’était le prix à payer pour mettre un pied dans la porte.

« Il y avait une ambivalence. Au sein de l’Église, plusieurs tenaient à ce qu’on enferme les faits dans ses principes, alors qu’aux yeux du père Lévesque, l’idéal d’amélioration passait par la formation de chrétiens d’élite, en même temps que par la science. Les faits empiriques devaient primer », explique Jules Racine St-Jacques.

La création de la Faculté des sciences sociales, en 1943, a accéléré le mouvement vers la science, mais de manière presque organique. Un an plus tôt, un sociologue associé à l’école de Chicago, Everett C. Hugues, avait soumis un programme de recherche qui allait dans cette direction, lequel a été accepté. Il se trouve qu’au même moment, quatre universitaires se perfectionnaient aux États-Unis, l’Europe étant devenue inaccessible en raison de la Deuxième Guerre mondiale.

Inscrits en sociologie, en économie et en service social, ces hommes ont ensuite dirigé les départements relevant de la nouvelle faculté – sociologie, morale sociale, sciences économiques et relations industrielles. « On a regardé plus attentivement ce qui se faisait dans les universités américaines, alors qu’auparavant, la destination privilégiée était la France », fait observer l’historien.

Le père Lévesque avait promis qu’une fois la paix revenue, des diplômés iraient se perfectionner en Europe. Dès 1945, des gens comme Fernand Dumont, Yves Martin, Gérard Bergeron et Léon Dion s’y rendront pour étudier soit en sociologie, soit en sciences politiques. Néanmoins, la faculté a conservé son ancrage américain et affermi sa volonté de placer la science au coeur de ses activités, envers et contre tout.

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UNE SYMPATHIE POUR LE FÉDÉRAL

On a souvent évoqué le conflit entre Maurice Duplessis et le père Georges-Henri Lévesque. Ce chapitre de ce qu’on a appelé la Grande Noirceur a donné lieu à des passes d’armes mémorables, le premier usant de son pouvoir afin de couper les vivres à la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, tandis que le second affirmait haut et fort le principe de la liberté académique, jumelé à la primauté de la science.

Certes, il fallait du courage pour s’opposer au premier ministre du Québec dans les années 1940 et 1950. Et encore plus lorsqu’on abordait l’une de ses rengaines : l’anticommunisme. C’est pourtant ce qu’a fait le dominicain dans un discours prononcé le 25 avril 1950. Après avoir dénoncé l’exploitation de ce thème à des fins électorales, il a affirmé que la meilleure façon de combattre le communisme consistait à améliorer les conditions de vie de la population.

« Le communisme, c’est le fruit amer de l’injustice sociale », rapporte Jules Racine St-Jacques dans le livre Georges-Henri Lévesque, un clerc dans la modernité. 

La réponse n’a pas été longue à venir. Dès le lendemain, le Chef a téléphoné au recteur de l’université, Ferdinand Vandry. Il lui a annoncé que la moitié de l’octroi annuel versé à la Faculté des sciences sociales, dont le père Lévesque était le doyen, venait d’être coupée. Une perte de 25 000 $.

Ferdinand Vandry ayant menacé de le démettre de ses fonctions, le dominicain reçoit l’appui des membres de la faculté. Ils sont tellement remontés que l’idée de fermer boutique est envisagée. Le groupe veut fonder une faculté des sciences sociales à l’Université d’Ottawa.

Le choix de cette ville est révélateur, puisqu’au même moment, le père Lévesque participe aux travaux de la Commission royale d’enquête sur l’avancement des arts, des lettres et des sciences au Canada, aussi connue sous le nom de la Commission Massey. Craignant qu’elle ne compromette l’autonomie de la province en ouvrant la porte au financement des universités par le gouvernement fédéral, les milieux nationalistes s’agitent. Les faits leur donneront raison, alors que le 19 juin 1951, Ottawa verse une somme de 7 millions $ aux universités canadiennes.

« Ailleurs au Canada, des pas avaient été franchis, allant dans le sens de ce que voulait accomplir le père Lévesque. Il y avait donc un fit naturel de ce côté, au moment même où on songeait à déménager la faculté à Ottawa, raconte Jules Racine Saint-Jacques en entrevue. Lui qui semblait pencher vers l’indépendance du Québec au milieu des années 1930 a été refroidi par le sentiment national. À ses yeux, c’était le signe d’une fermeture d’esprit. »

En dépit du conflit avec Maurice Duplessis, la faculté continuera de se développer, notamment grâce à une aide substantielle accordée par la Fondation Carnegie. Jules Racine St-Jacques tient donc à nuancer la portée des échanges entre le premier ministre et le doyen. « Le combat contre Duplessis a été un épiphénomène. Il est survenu à la fin de la carrière du père Lévesque », avance-t-il.

De fait, le dominicain, qui avait échappé à des périls autrement plus conséquents lors de la crise de la non-confessionnalité des coopératives, quittera ses fonctions le 27 mai 1955. Il le fera de son propre chef afin de devenir supérieur de la Maison Montmorency, ainsi que patron du Conseil des arts du Canada.