Picasso, Dalí, Cocteau et Chanel au même endroit

Ça pourrait sembler improbable. Et pourtant, depuis quelques jours, des dessins de Picasso, des lettres manuscrites de Dalí, des poèmes annotés de Jean Cocteau, des portraits de Coco Chanel et maints objets encore sont réunis dans une même salle, ici même, au Centre national d'exposition de Jonquière. Jusqu'au 23 avril, la population est invitée à découvrir une partie de l'histoire de l'art, racontée en objets et en mots, à travers l'oeuvre et les amitiés du sculpteur Apel.les Fenosa.
«Mon fils de mère inconnue», disait Picasso à propos du sculpteur qui figure parmi les plus grands artistes catalans du XXe siècle. Pourtant, ici, Fenosa est peu connu. C'est justement pour remédier à la situation que l'exposition a été conçue. Après le Musée d'art contemporain de Baie-Saint-Paul qui présente l'exposition itinérante, Saguenay est le second arrêt de Fenosa-Picasso: une amitié en Amérique. 
En entrant dans la salle où 114 pièces sont regroupées, la richesse de l'exposition frappe le visiteur. Dès le premier regard, il comprend qu'il a droit à une rencontre privilégiée avec l'art. 
L'exposition permet de plonger dans l'amitié qui a uni Fenosa et Picasso. Les deux artistes se sont rencontrés en 1923. Picasso avait 43 ans et une carrière bien établie qui faisait de lui une référence incontournable à l'international. Fenosa, 24 ans, était un déserteur sans ressource et sans oeuvre qui aspirait à être sculpteur. 
Lors de leur première rencontre, Fenosa a affirmé avoir plusieurs sculptures en mains, même s'il n'en avait aucune, ne conservant pas ses créations. Comme Picasso a voulu voir ses pièces, il a dû se mettre au travail. Il en a produit sept, que Picasso a appréciées. Il a d'ailleurs acheté quatre d'entre elles. 
Une de celles-ci, La femme tordant le linge, datant de 1923, est exposée à Jonquière. Au fil du temps, Picasso a rassemblé 150 oeuvres de Fenosa dans sa collection personnelle.
Un total de 28 sculptures de Fenosa, dont 24 ayant appartenu à Picasso, sont exposées au CNE. Elles sont aujourd'hui propriété du petit-fils de Picasso qui a accepté de les prêter. Du nombre, 14 sont présentées pour une première fois au public.
Dans la salle principale du CNE, 28 photos d'époque, 22 artefacts, 14 dessins, dont certains de Picasso, une gravure de Dalí offerte à Fenosa par Coco Chanel et des gravures de Picasso sont présentés. 
Des oeuvres de Paul Éluard, Jean Cocteau, Dalí et quelques autres artistes qui ont gravité autour de Fenosa et Picasso sont aussi présentées. 
L'audioguide disponible pour accompagner l'exposition permet de découvrir plusieurs anecdotes sur Fenosa et ses amis. On apprend notamment que le buste de Dora Maar a été réalisé à la demande de Picasso dont elle était l'amante. Fenosa a amorcé le travail, puis est sorti de l'atelier. Une fois de retour, il a vu Picasso qui en peaufinait la base, ce qui fait de la pièce une oeuvre à quatre mains. 
L'exposition permet également de découvrir des photos de Fenosa sculptant le buste de son ami Jean Cocteau. On voit aussi Cocteau poser à côté de son buste dans son atelier. 
Le Buste de Cocteau à l'écharpe est exposé au CNE, juste à côté du tout petit buste de Cocteau qui appartenait à Jean Marais, son amoureux. Le petit buste accompagnait Jean Marais dans ses déplacements. Un petit buste de Jean Marais est aussi exposé à leurs côtés. Les trois bustes ont été réunis sous le même socle. 
Fenosa a été l'amant de Coco Chanel. Un petit mot de sa main, dans lequel elle donnait rendez-vous à Fenosa, fait partie de l'exposition. On apprend que la drogue les a séparés. Fenosa a ensuite rencontré Nicole, avec qui il a vécu le grand amour jusqu'à sa mort, en 1988.
Fenosa-Picasso: une amitié est une occasion à saisir. Il est possible, chez nous, pour quelque temps, d'avoir à quelques centimètres des yeux, des oeuvres d'art et des mots qui ont marqué l'histoire.
L'exposition Fenosa-Picasso: une amitié est le fruit du travail de collaboration entre le commissaire Clément Paquette et le directeur de la Fondation Apel.les Fenosa en Espagne, Josep Miquel Garcia.
«Si vous pouviez faire connaître Appel.les en Amérique...»
Il y a quelques années à peine, Clément Paquette n'avait jamais entendu parler de Apel.les Fenosa. Une rencontre avec la veuve de l'artiste et son oeuvre lors d'un voyage en Europe ont vite fait de remédier à la situation. Depuis, il s'est donné pour mission de faire connaître le sculpteur et son oeuvre. 
En 2004, Clément Paquette a rencontré Nicole Fenosa à Paris. Il l'a accompagnée dans une galerie où des sculptures et des dessins de son défunt mari étaient présentés. L'amateur d'art a été impressionné. Nicole Fenosa lui a remis le catalogue des oeuvres de l'artiste. Puis, elle lui a lancé une phrase qui allait changer le cours de choses. «Si vous pouviez faire connaître Appel.les en Amérique, j'apprécierais beaucoup.»
Décédée en 2013, elle n'a pas pu voir la concrétisation du projet qui a alors commencé à germer dans la tête de Clément Paquette. En 2010, le passionné d'art a approché le Musée d'art contemporain de Baie-Saint-Paul en vain. Fenosa est très peu connu en Amérique, même s'il a joué un grand rôle dans l'art catalan. 
Clément Paquette a récidivé en 2014. Cette fois, le musée a démontré de l'intérêt. Il a alors communiqué avec le directeur de la Fondation Fenosa, Josep Miquel Garcia. Ce dernier a rapidement accepté sa proposition. 
«L'exposition, c'est le fruit d'un travail de recherche et de collaboration avec Josep Miquel Garcia. Je suis le commissaire de l'exposition au Québec, mais il est aussi commissaire. Il est une source d'information incroyable. Il a voué sa vie à l'oeuvre de Fenosa», affirme Clément Paquette au cours d'un entretien téléphonique. 
La passion a animé le commissaire dans ses recherches, mais faire voyager les oeuvres jusqu'au Québec n'a pas été une mince affaire. «On a eu beaucoup de difficulté à sortir les oeuvres d'Espagne, car elles sont considérées comme un trésor national.»
Au départ, 38 items ont été proposés. L'exposition en comporte finalement 114. Chaque pièce provoque le même émerveillement chez le commissaire. 
«J'ai une passion, c'est de faire connaître Appel.les Fenosa», explique-t-il. 
Clément Paquette est heureux du chemin parcouru jusqu'à maintenant. L'exposition présentée de juin à novembre dernier au Musée d'art contemporain de Baie-Saint-Paul a attiré nombre de visiteurs. «C'est un très beau succès. Environ 11 500 personnes sont passées voir l'exposition. C'est 50% de plus que les années passées pour le musée.»
Il espère maintenant voir l'exposition voyager. Rien n'est encore confirmé, mais deux villes québécoises auraient manifesté l'intérêt de la présenter. Des démarches sont aussi entreprises à New York et en France. L'exposition pourrait aussi être présentée en Espagne, lorsqu'elle y retournera.
«J'ai une volonté de faire connaître l'oeuvre de Fenosa par cette exposition dont je suis très fier. J'espère qu'on aura la chance de la voir dans les grands musées. Je ne veux pas qu'elle meure. L'exposition a une très grande valeur historique.»