Paul Kawczak présente son premier roman, Ténèbre, publié à La Peuplade. Il décrit le cheminement d’un géomètre belge pendant une mission en Afrique, le tout sur fond de colonialisme, de violence et de réalisme magique.
Paul Kawczak présente son premier roman, Ténèbre, publié à La Peuplade. Il décrit le cheminement d’un géomètre belge pendant une mission en Afrique, le tout sur fond de colonialisme, de violence et de réalisme magique.

Paul Kawczak: entre l’Europe et l’Afrique

L’Europe malade d’elle-même. Le continent où s’est déroulée la boucherie de 14-18, prélude à l’horreur de toutes les horreurs que fut l’Holocauste. C’est elle qui se trouve au coeur du premier roman de Paul Kawczak, Ténèbre, disponible en librairie à compter du 23 janvier. Bien qu’il ait campé l’histoire en Afrique, plus spécifiquement dans la partie du Congo colonisée par le roi des Belges à la fin du 19e siècle, le portrait brossé par l’écrivain saguenéen, originaire de la France, montre sans complaisance de quelle manière un foyer de civilisation, celui qui a nous a donné Léonard de Vinci, Shakespeare et Bach, a perdu ses repères.

L’homme dont on suit la descente en enfer, le géomètre Pierre Claes, représente le meilleur de l’Europe. C’est un scientifique, un esprit formé dans des écoles réputées. Comme il rêvait d’horizons lointains, d’aventures calquées sur celles qui ont nourri ses lectures, la perspective de se rendre au Congo à la demande du roi Léopold II, en 1890, était riche de promesses. Sa mission consistait à établir la frontière délimitant les territoires accaparés par la Belgique et la France. Très tôt, cependant, cet homme deviendra le jouet de forces plus grandes que lui.

«Au début, je pensais que ce serait un roman tout africain. Or, il porte sur la maladie de l’Europe, le capitalisme, le colonialisme, le sort du prolétariat à une époque caractérisée par le romantisme déçu et la mort de Dieu. L’ordre divin s’était effondré et je crois que le Congo de Léopold II annonce les horreurs qui ont suivi, les deux grandes guerres, de même que la science tournée contre l’Homme. Il faut savoir qu’en l’espace de 10 ans, de 10 à 15 millions de personnes ont été tuées afin de satisfaire la soif de profits des actionnaires engagés avec le roi dans le commerce du caoutchouc», a précisé Paul Kawczak au cours d’une entrevue accordée au Progrès.

Ténèbre montre à quel point les Belges constituaient un corps étranger en Afrique. Les soldats comme les colons oeuvrant dans des communautés isolées tombaient comme des mouches, victimes d’une nature hostile et néanmoins foisonnante. Avant de trépasser, cependant, ils imposaient aux Africains un traitement qu’on ne ferait pas subir à des bêtes. On tuait ceux qui menaçaient de se rebeller, qui ne travaillaient pas suffisamment au goût des exploiteurs. On tuait aussi pour jouer, puisque les Noirs, vus dans l’oeil du colonisateur, ne constituaient pas des personnes à part entière.

Dans le roman Ténèbre, Paul Kawczak montre de quelle manière l’Europe a perdu ses repères moraux en assujettissant des millions de personnes, dont celles qui ont eu le malheur de vivre dans la partie du Congo colonisée par le roi des Belges.

«Il y avait aussi les mutilations. On coupait la main d’un homme parce qu’il ne rapportait pas assez et ce qui est particulier, c’est que le Congo belge était la propriété du roi, pas celle d’un pays. Les gens qui s’étaient associés à lui voulaient un retour rapide sur leur investissement, ce qui explique qu’on a perdu toute notion de moralité chrétienne dans le cadre de ce projet, fait observer Paul Kawczak. Ce qui s’est passé là-bas procède d’une logique similaire à celle du Brésil de Bolsonaro, aujourd’hui, face aux populations autochtones. La différence, c’est que lui, c’est pour le boeuf.»

Réalisme magique

Le livre est ponctué de retours vers le passé, ce qui permet de découvrir quelle fut la vie de Pierre Claes avant 1890. Ils mettent en lumière les clivages sociaux qui existaient à cette époque, ceux auxquels sa famille a été exposée et d’autres, plus accentués, dont fut témoin son père adoptif. Celui-ci exerçait la médecine avant de quitter sa conjointe et ce garçon qu’il considérait comme son fils, de même que le confort et le statut conférés par sa profession. Il a mené une vie de bohème par amour pour une poétesse qui ne voulait pas de lui, son destin croisant ceux de Verlaine et d’un Baudelaire aux portes de la mort.

L’autre personnage fort qui ressort de Ténèbre est celui de Xi Xiao, un Chinois passé maître dans l’art du tatouage. Son autre spécialité, à l’origine de quelques scènes horribles, était la découpe humaine. Il pouvait tailler les chairs d’une personne, exposer ses organes internes, tout en la gardant en vie. «Cette pratique a existé jusqu’en 1902. Après leur avoir donné de l’opium, on découpait vivants les régicides, révèle Paul Kawczak. Dans l’esprit de Georges Bataille, de sa philosophie de l’érotisme, j’ai transformé ça en geste d’amour.»

Il a aimé intégrer des éléments de réalisme magique dans le roman, prêtant à Xi Xiao, entre autres pouvoirs, celui de connaître l’avenir. À son avis, la littérature québécoise explore trop timidement cette avenue. «Il y a un enfermement de la vie humaine dans un filet réaliste. On décrit la vie réelle dans le prosaïsme le plus strict», constate l’écrivain, qui exerce la fonction d’éditeur à La Peuplade. C’est cette maison qui publie Ténèbre, trois ans après la sortie d’Un long soir. Après les lancements qui auront lieu au Québec, des activités de promotion se dérouleront en Belgique, une perspective qui lui sourit.

«Je suis content de rejoindre deux territoires différents et je souhaite que par l’entremise de ce roman d’aventures, les lecteurs voyagent hors de leur quotidien. Il est vrai que l’horreur est présente, mais sans confronter les gens. Je dirais même qu’elle est thérapeutique et qu’elle nous touche parce que c’est lié à l’inconscient, tel qu’illustré par le serpent figurant sur la couverture. Il représente les ténèbres de notre imaginaire», énonce Paul Kawczak.

+

PRIX DAMASE-POTVIN: PREMIER À SALUER TÉNÈBRE 

C’est fou, l’impact que peut avoir une récompense littéraire. Si le roman Ténèbre existe, par exemple, une partie du mérite revient au comité organisateur du Prix Damase-Potvin. Après avoir participé à ce concours, en effet, ce qui lui a permis de décrocher un premier prix, Paul Kawczak a réalisé que cette histoire se déroulant en Europe et en Afrique possédait les qualités nécessaires pour se déployer sur quelques centaines de pages.

« Au début, je ne me sentais pas capable d’écrire un roman. Ce prix gagné il y a cinq ans a donc fait mûrir ma réflexion. Il y a eu une prise de confiance », reconnaît l’écrivain. Puisque les aventures de ses personnages se superposaient à des faits réels, la vie de Verlaine et Baudelaire en Europe, ainsi que la colonisation du Congo au nom du roi des Belges, des journaux de la fin du 19e siècle ont été consultés au préalable. Après, cependant, le Saguenéen a joué sa partition à l’oreille.

« Chaque soir, quand le soleil était couché, j’écrivais quelques pages pour voir ce que ça donnerait, fait-il remarquer. Une carte du Congo était déployée, la même qu’on voit dans le livre, mais je n’avais aucun plan pour me guider. Je prenais plaisir à faire bouger mes personnages et peu à peu, le roman a pris forme. J’ai commencé à avoir du fun et je me suis dit que même si ça ne marchait pas, au moins, cette expérience m’aurait amusé. »

Lui-même s’est fait quelques surprises, comme le jour où Verlaine a imposé sa présence sur Ténèbre. « Trois ans plus tôt, j’avais lu deux livres à son sujet, puis le personnage s’est décanté. Je me suis dit que ce serait un compagnon approprié pour Vanderdorpe, un homme qui, lui aussi, était violent et romanesque », rapporte l’écrivain en référant au père adoptif de Pierre Claes, le géomètre chargé de délimiter la frontière entre les colonies française et belge du Congo.

Ce qui ne constitue guère une invention, en revanche, est le portrait du Congo au temps du roi Léopold II. Le racisme des colons belges, militaires inclus, autant que leur sauvagerie à l’égard des Africains, sont exprimés avec un souci de vérité qui tranche avec le caractère bon enfant de Tintin au Congo. Impossible de refermer les pages du roman sans entretenir l’idée qu’un autre génocide nous est passé sous le nez.

« On recrutait des marginaux en leur faisant miroiter des promesses de richesse. Ces colons empruntaient de l’argent pour s’installer dans des postes perdus au milieu de la jungle, où la malaria et le paludisme leur tombaient dessus. Ensuite, on leur conseillait de torturer les Noirs pour obtenir plus de rendement, tandis que des millions de femmes étaient prises en otages dans le but de forcer les hommes à travailler. C’était atroce », relate Paul Kawczak.

Il exprime cette dure réalité grâce à une écriture fluide, proche de l’esprit des romans d’aventures. Malgré les qualités du texte, toutefois, l’auteur en lui ignore de quoi sera fait son avenir. « Je ne sais pas si je referai un roman, admet-il. Peut-être qu’il s’agissait d’un one shot. Peut-être aussi que je recommencerai dans 10 ans, mais en ce moment, je suis davantage attiré par l’essai et la poésie. »