Cette photographie donne une idée des dimensions de la marionnette créée pour le spectacle Ogre. À côté d’elle, le comédien Martin Gagnon semble tout petit.

Ogre: le tour de force d’Éric Chalifour

Il avait été question de la marionnette, de ses dimensions inhabituelles. On avait aussi rappelé à quel point le texte de Larry Tremblay était prophétique, puisqu’il donnait la parole à un personnage dont le narcissisme – sans parler de la méchanceté – renvoie à l’univers de la téléréalité. Au final, cependant, une grande part de l’empreinte laissée par la pièce Ogre, produite par le Théâtre La Rubrique et La Tortue Noire, découle de la performance du comédien Éric Chalifour.

Pendant le plus clair du spectacle tenu pour la première fois jeudi, à la Salle Pierrette-Gaudreault de Jonquière, il est assis derrière une table où cohabitent différents objets. On remarque à peine sa présence, surtout que les premières minutes se déroulent dans le noir. Impossible, toutefois, d’échapper à l’emprise exercée par sa voix. C’est la seule qui se fait entendre au fil du monologue mis en scène par Dany Lefrançois.

« J’ai quelque chose à te dire », affirme l’Ogre. S’adressant à son épouse surnommée Orang-outan, à sa fille et à une femme mystérieuse, de même qu’à son fils qui s’apprête à projeter son premier long métrage, il se fait baveux, charmeur, vantard, odieux et pathétique dans son désir de tout ramener à lui. On l’entend évoquer sa participation à une émission de télé qui, nourrie par son esprit mégalomane, devient une série s’étirant sur plus d’une saison.

L’arrivée de la marionnette ajoute une dimension monstrueuse à l’affaire. À l’énormité de ses propos se superpose celle de sa chair que font frémir de sinistres desseins. Il s’imagine dans un bain avec la jeune femme, flirtant avec sa fille, détruisant le travail de son fils. Les comédiens (Vicky Côté, Marilyne Renaud, Martin Gagnon) qui manipulent sa tête, ses membres, deviennent alors ses jouets. Il les caresse, les écrase, les repousse comme s’il s’agissait de figurines.

Ces scènes témoignent de l’originalité du traitement réservé au texte, tout comme les dernières minutes du spectacle où s’opère un retournement spectaculaire, le narrateur prenant le pas sur la marionnette. Après avoir campé l’Ogre avec un réalisme troublant, sa voix collant au plus près aux changements d’humeur du personnage, Éric Chalifour livre le testament philosophique d’un homme qui sait ce qu’on attend de lui à l’ère du moi absolu : « Des sourires, des anecdotes, des opinions ».

Présent jeudi, Larry Tremblay a accueilli avec chaleur cette production qui, à n’en pas douter, mérite d’exister longtemps et de rayonner loin d’ici. Le public, nombreux, s’est manifesté avec un enthousiasme équivalent, ce qui augure bien pour la troisième et dernière représentation offerte samedi, à 19 h 30. Quant à la première officielle, elle se déroulera l’été prochain, à l’occasion du Festival international des arts de la marionnette à Saguenay.