Voici le Quatuor Saguenay au moment où il interprétait «Different Trains», mardi soir, au Conservatoire de musique de Saguenay. Il a livré une performance remarquable, faisant habilement ressortir la trame narrative imaginée par le compositeur Steve Reich.

Nul ne sort indemne de «Different Trains»

À la fin du concert présenté par le Quatuor Saguenay, mardi soir, les musiciens comme le public sont demeurés dans la pénombre. Personne ne parlait. Personne n’applaudissait. Les dernières notes de «Differents Trains», une composition de Steve Reich, résonnaient encore dans les esprits, au même titre que les images qui les accompagnaient. Ce n’est pas impunément qu’on se confronte à l’un des événements les plus tragiques de l’histoire de l’humanité.

Different Trains, c’est en effet le souvenir de l’Holocauste, des trains de la mort, jumelé aux réminiscences du compositeur américain. Celles-ci remontent à la même période, au temps de son enfance. Ses parents ayant divorcé, il les visitait à tour de rôle, passant de Los Angeles à New York et vice-versa. Comme lui-même l’a écrit, Dieu sait quel aurait été son destin si son père et sa mère, tous deux de confession juive, n’avaient eu le réflexe de quitter l’Europe avant qu’elle ne tombe sous l’emprise de la peste brune.

Le Quatuor Saguenay, sous l’impulsion de la violoniste Marie Bégin, avait décidé de lancer sa série consacrée à la musique de chambre avec cette œuvre extraordinaire à plus d’un titre. Si la première pièce au programme, le Quatuor à cordes opus 44 de Mendelssohn, a fait ressortir la virtuosité de la formation dans un contexte éminemment classique, la décision d’inclure Different Trains témoignait d’un réel courage.

Debout de part et d’autre de l’écran où des séquences filmées seraient diffusées tout du long, les membres du quatuor ont été confrontés à plusieurs défis en tant qu’interprètes. Ils devaient mouler leur jeu à celui du Quatuor Kronos provenant d’un enregistrement, aux voix captées par Reich lui-même, de même qu’aux sons émis par des trains d’Europe et d’Amérique semblables à ceux qui roulaient dans les années 1930 et 1940.

Leur unique garde-fou était Pascal Beaulieu, du Centre d’expérimentation musicale, chargé de calibrer le volume sonore. Mais comme l’a mentionné la violoniste Nathalie Camus après le concert, il est difficile de trouver ses repères face à des partenaires invisibles. Néanmoins, les répétitions tenues dans les derniers jours, parfois avec des casques d’écoute, ont porté fruit. Les seuls décalages furent ceux que renferme la partition.

Un drame en trois temps

L’œuvre elle-même s’ouvre sur une période de relative innocence, évoquant l’Amérique d’avant la Deuxième Guerre mondiale. Pendant que les violons recréaient le bruit émis par une locomotive, puissant, entêtant, l’alto de Luc Beauchemin donnait l’impression de parler, répétant les mots « From Chicago » prononcés par un ancien employé des chemins de fer. Tout était mouvement, énergie, sur scène, sur l’écran et dans les moindres replis de la Salle Jacques-Clément du Conservatoire de musique de Saguenay.

Le cœur de Different Trains, c’est toutefois le deuxième mouvement, celui qui trouve sa source dans le martyre de tant d’hommes et de femmes. C’est à ce moment que les spectateurs ont cessé de penser au doux temps qui régnait à l’extérieur, à l’odeur des feuilles fraîchement tombées, si envoûtante. La musique a donné l’impression de se disloquer, dans la foulée de sinistres grondements émis par le violoncelle de David Ellis.

Des croix gammées. Hitler saluant des militaires. Hitler prononçant un discours. « Les Allemands arrivent », répète une voix, alors qu’on pénètre dans l’univers concentrationnaire au son d’une musique nerveuse, touffue, à laquelle se superpose le cri d’une sirène. Les images, tristement familières, accompagnent la trame sonore jusqu’à ce passage où, subtilement, celle-ci se relâche. Puis, on n’entend que les membres du Quatuor Saguenay. Puis, plus rien.

« Fiou », laisse échapper un homme dans la salle. Quatre lettres qui résument l’état d’esprit de tout un chacun, sauf qu’il reste le dernier mouvement, centré sur l’après-guerre. Retour à l’Amérique triomphante, aux trains toujours plus rapides, plus rutilants. La fébrilité, moins l’angoisse, se dit-on, jusqu’au moment où des voix s’élèvent, celles des survivants. Cette fois, cependant, c’est le Quatuor Saguenay qui cessera de jouer en premier, laissant au Quatuor Kronos le soin de fermer les livres.

Après le moment de silence évoqué au début de ce texte, les applaudissements ont fusé, généreux, plus intenses qu’à l’ordinaire, et porteurs d’une immense reconnaissance. Parce qu’en ces temps troublés où tant de nations, tant de dirigeants, ont perdu leurs repères, entendre une œuvre aussi forte, livrée avec une maîtrise impressionnante en dépit des contraintes imposées aux interprètes, constitue un rare privilège.