Nouveau regard sur l'art autochtone

Il y a certes de la revendication, un brin d’audace, mais surtout une sensibilité qui mérite qu’on s’y attarde dans l’exposition La reine me doit au moins 10 trillions de dollars, pour commencer! Le centre Bang de Chicoutimi présente, jusqu’au 22 septembre, un amalgame de trois expositions qui (re)définit l’art autochtone contemporain, une première pour le centre d’artistes saguenéen. Un univers qui laisse une forte imprégnation.

Réunissant des représentants des Premières nations issus des quatre coins du pays, dont les Anishnabes (Algonquins) Ken Warren Gunn et Nico Williams ainsi que le collectif cri-anishnabe ITWÉ, l’exposition propose un regard sur des thèmes ancrés dans l’autochtonie, de leurs racines premières aux bouleversements qui découlèrent des suites de l’arrivée des Européens. Sont ainsi questionnés le rapport au langage, le bouleversement envers la foi et l’errance sur le territoire, tous dans une dimension identitaire dont origine une forme de résistance. En effet, l’émancipation outrepassant les barrières qui ont été imposées au fil de l’occupation du territoire par la colonie est une caractéristique commune au trio d’exposants.

Le collectif ITWÉ présente une exposition multisensorielle qui questionne langage et identité, entre vidéos, son multicanal et modélisation 3D.

Le commissaire François-Mathieu Hotte se refuse, avec raison, de jeter les caractéristiques de l’art autochtone. « L’art racé est paradoxal de la créativité, et de l’identité même. Ce qu’on présente cet été n’a pas à être caractérisé d’art autochtone; ce sont l’imaginaire, les stratégies et les référents qui diffèrent chez les artistes amérindiens. C’est d’ailleurs, je crois, la raison principale pour laquelle les gens doivent se déplacer: s’immerger dans ce filtre unique de l’autochtonie, particulièrement leur art contemporain », mentionne celui qui enseigne la création vidéo.

La fresque The Rug, de Nico Williams, joue un habile diptyque ironique entre l’héritage imposé par l’évangélisation et l’art autochtone primaire.

Incompréhension 
Les sons répétitifs émanant de l’oeuvre Generating Ancient Whispers sont des mots en langue crie en boucle, à l’aide desquels le regroupement ITWÉ (qui signifie exprime-toi en cri) fait référence à la barrière langagière dont sont tributaires tous les peuples autochtones vis-à-vis leur assimilation. Mêlant les concepts, le trio transdisciplinaire présente la dualité autochtone/occidental, un problème identitaire fréquent chez les premiers peuples. L’ensemble des médiums colorés (numérique, sonore et visuel) enveloppe d’emblée le visiteur.

François-Mathieu Hotte agit à titre de commissaire d’exposition. L’artiste, qui évolue au sein de La boîte rouge VIF, est passionné par le patrimoine culturel, particulièrement celui autochtone.

Dans un registre plus provocateur, l’artiste Nico Williams, originaire de la réserve ontarienne Aamjiwnaang, dénonce le rapt culturel et artistique dont a longtemps été victime son peuple. La tapisserie The Rug juxtaposant Amérindiens et colonisateurs, dans des scènes pornographiques sur lesquelles est apposé un crucifix, choque. L’envers de la fresque présente un tapis de perles dissimulé dans un mur, clin d’oeil aux cachotteries que devaient effectuer les Amérindiens avec leurs objets cérémonials, sous peine de saisie. Le pied de nez aux pratiques gouvernementales de l’époque est réalisé en collaboration avec Kent Monkman.

L’univers de Ken Warren Gunn frappe par son mélange de naïveté et de vérité.

+

LE MYTHE DU SUPERHÉROS

Clairement en marge du conformisme, Ken Warren Gunn revisite le mythe hollywoodien à travers sa perception autochtone. Le résidant de Lac-Simon, qui fut déniché par la Wapikoni mobile (dont les studios ambulants parcourent toujours les communautés), présente une exposition multidisciplinaire qui vaut le détour. 

Le créateur au parcours géographique et personnel trouble a tapissé le gypse de la salle Michael Snow de dessins à la facture infantile (Lettre à un ami), créant un univers bouleversant de naïveté et de maturité basé sur le suicide de son acolyte. Les référents d’Histoire de jouets et de Superman sont pour Gunn un prétexte pour illustrer un fort désir de se servir de superpouvoirs pour changer sa situation, mais aussi imager toute l’impuissance et la fatalité qui l’accablent. 

Ici et là sont projetés des courts métrages et documentaires réalisés dans la caravane Wapikoni, plongeant dans le monde débridé, teinté de mystique, mais lucide, où revient comme leitmotiv l’importance de l’amour, contrastant toutefois avec le difficile constat de n’être nulle part à sa place, entre la réserve indienne et la métropole.

L’exposition propose un regard sur des thèmes ancrés dans l’autochtonie