Sur <em>Autoportrait</em>, l’album de ses 90 ans, Hugues Aufray revisite quelques-unes de ses compositions, tout en reprenant des classiques du folk américain. Les messages que ceux-ci véhiculent lui semblent aussi essentiels aujourd’hui qu’à l’époque – parfois lointaine – où ils ont été écrits.
Sur <em>Autoportrait</em>, l’album de ses 90 ans, Hugues Aufray revisite quelques-unes de ses compositions, tout en reprenant des classiques du folk américain. Les messages que ceux-ci véhiculent lui semblent aussi essentiels aujourd’hui qu’à l’époque – parfois lointaine – où ils ont été écrits.

Moins de croissance et plus de fraternité dans le monde d'Hugues Aufray

La différence entre un arbre et un poteau, ce sont les racines. Or, celles d’Hugues Aufray plongent bien creux dans la terre d’Amérique. Il les a chantées toute sa vie, les histoires réelles ou légendaires de ce lieu où cohabitent le meilleur et le pire. On l’associera éternellement à Dylan, dont ses adaptations demeurent des références. Sur son nouvel opus, Autoportrait, ce sont toutefois d’autres voix qui se font entendre.

«Je suis inspiré par la musique américaine de la même manière que Félix Leclerc était attaché à son terroir. Pour moi, le folklore est comme une source fraîche qui jaillit de la terre. À travers des chansons qui me parlent, j’y suis revenu», a énoncé l’artiste au cours d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès.

Ni sur l’album ni au bout du fil, ce diable d’homme ne laisse voir ses 90 ans. Quant aux pensées qui l’habitent, elles montrent une constance admirable.

Ainsi, la dimension morale inhérente à plusieurs pièces figurant sur Autoportrait, notamment des classiques comme La ballade de John Henry, Dan Tucker ou Y’a un homme qui rôde et qui prend des noms, trouve une résonance en lui. «Sans être pratiquant, je suis fondamentalement chrétien, énonce Hugues Aufray. Toutefois, je ne fais pas de différence avec les protestants, les juifs et les musulmans, tant qu’ils souscrivent à des valeurs comme la fraternité et le partage.»

À cet égard, un nom revient dans la conversation, celui de l’abbé Pierre. Cet homme qui a toujours été du côté des humbles lui apparaît comme un modèle auquel il convient d’aspirer. «La fraternité, celle de l’abbé Pierre, c’est de tendre la main à ceux qui sont en difficulté. Ainsi, lorsque 80 personnes traversent la mer pour échapper à des massacres, il faut trouver une solution», affirme le chanteur.

Bien que la pandémie perturbe ses plans, comme ceux de la plupart des artistes, il ne lui trouve pas que des inconvénients. Au contraire. «Il s’agit d’une chance extraordinaire parce que les gens prennent conscience de tout, notamment du fait que la liberté a ses limites. Si vous ne m’invitez pas, par exemple, je ne suis pas libre d’entrer dans votre maison», fait observer Hugues Aufray.

Éveiller les consciences vient naturellement à cet homme qui a toujours été en pointe des problèmes de société. Le racisme. La pauvreté. Le capitalisme sauvage. Toutes ces choses sont présentes dans son oeuvre, parfois à l’avant-plan, parfois en filigrane. La croissance effrénée constitue un autre phénomène qui le préoccupe, en lien avec la question environnementale.

«En 1948, lorsque j’avais 18 ans, il y avait 1,5 milliard d’humains sur la planète. Aujourd’hui, c’est le nombre de personnes qui vivent en Chine, de même qu’en Inde. Comme ils ont tous la bombe, vous voyez le problème, avance l’artiste. Longtemps, on a accolé le mot progrès à ceux qui s’opposaient aux conservateurs. Si c’est ça, le progrès, il n’y a pas de quoi être fier. Il existe un mouvement pour que ça change, mais est-il trop tard?»

Lui qui se range parmi les pessimistes pourrait sembler défaitiste, alors que de son point de vue, la réalité se présente différemment. «L’optimiste ne fera rien pour régler une situation comme celle dans laquelle nous nous trouvons, ce qui n’est pas le cas du pessimiste, puisqu’il est conscient que ça ne va pas. Le pessimiste, c’est donc le pilier de l’espoir», postule l’auteur d’Hasta luego.

Revenant à ses projets personnels, il se réjouit de chanter en décembre, dans une grande salle parisienne. Quant au Québec, toujours cher à son coeur, c’est en 2021 qu’auront lieu les retrouvailles. Du moins, tel est son voeu. «J’espère faire une tournée dans cinq ou six villes, pendant l’été indien. Ce serait bien, alors on lance un appel aux producteurs», lance Hugues Aufray d’un ton enjoué.

+

UNE HISTOIRE DERRIÈRE CHAQUE CHANSON

Paie-moi

« Celle-là, je l’ai écrite avant les Gilets jaunes. C’est la chanson du travailleur qui ne veut pas être exploité, l’histoire d’un homme qui a servi sur un bateau et qui demande au capitaine de lui remettre son dû avant d’arriver à destination. »

La ballade de John Henry

« C’est l’homme face au travail mécanique. On dit qu’on n’arrête pas le progrès et c’est le drame de l’humanité, d’une certaine manière. Si on n’avait pas inventé la roue, par exemple, peut-être que la planète se porterait mieux. Après tout, les Amérindiens fonctionnaient sans elle. À la fin, John Henry meurt en disant : ‘‘L’homme n’est pas un robot.’’ J’aime présenter des pièces humanistes, des pièces qui comportent une morale. »

La Mathilda

« La Mathilda, ce n’est pas une femme, contrairement à ce qu’on pourrait croire. C’est le sac à dos des vagabonds, de ceux qui prennent la route pour chercher du travail. Cette chanson est celle du partage, et j’ai ajouté un couplet pour rendre hommage aux soldats australiens qui ont contribué à la libération de la France, en 1944. »

Sur les péniches de l’Erie canal

« Il est question d’un homme modeste vivant avec une mule qui tire des péniches vers le lac. Je devais faire cette chanson avec un choeur, mais en raison de la pandémie, ça n’a pas fonctionné. C’est donc mon arrière-petite-fille âgée de 8 ans, Zemfira, qui m’accompagne. Elle a un prénom russe et vit en Irlande. Ce qu’on entend sur le disque, c’est ce qu’elle a chanté au téléphone. »

La soupe à ma grand-mère

« Il y a toujours des choses que j’aime ou pas, mais dans la réalité, j’aime tous les ingrédients mentionnés dans le texte, y compris les oignons. Dans les écoles, c’est une chanson qui fait rigoler les enfants, au même titre que Le bon Dieu s’énervait. »

Stewball

« Je la fais avec un ami à moi, le chanteur Michael Jones, et nous l’avons enregistrée à Londres, au studio Abbey Road. Nous étions comme des enfants, ce jour-là, à l’idée de travailler dans le studio des Beatles. »

Hasta luego

« Cette chanson, je l’ai écrite pour un type qui était aumônier dans les prisons. À sa retraite, ce Breton, qui était aussi un marin, a pris un trois-mâts sur lequel il emmenait des jeunes sortis de la drogue. Pour qu’ils retrouvent le contact avec la nature. »

Y’a un homme qui rôde
et qui prend des noms

« Toutes les chansons sur ce disque sont d’actualité, dont celle-ci. Il s’agit d’une histoire vraie qui met en lumière l’action du Ku Klux Klan, aux États-Unis. Elle porte sur un Noir américain, Jesse Washington, lynché en 1916. »

Dan Tucker

« C’est l’histoire d’un type peu fréquentable. J’ai modifié le texte afin de parler de moi. Il s’agit d’une caricature. »