Mai 1968 dans la lentille de Michel Baron

Bien avant de s’établir à Chicoutimi, où il a enseigné au Conservatoire de musique jusqu’en 2007, Michel Baron a eu rendez-vous avec l’histoire. Ça s’est passé à l’époque où cet homme tranquille vivait à Paris, chez ses parents. Il complétait une formation qui allait faire de lui un enseignant lorsque les événements de mai 1968 l’ont poussé à arpenter les rues de la ville, caméra en main.

« Au moment où j’ai pris mes premières photos, le 13 mai, tout le monde était échauffé. J’ai décidé de le faire pour laisser un témoignage, avoir des souvenirs. Il y a aussi le fait qu’à l’époque, on n’avait pas l’habitude de voir d’aussi grandes manifs. Je me rendais sur les barricades où il y avait eu du grabuge, mais seulement le lendemain, alors que ça sentait encore les gaz lacrymogènes. Ça piquait les yeux », a raconté le retraité mardi, à l’occasion d’une entrevue accordée au Progrès.

Signe que la révolte étudiante embrasait tous les quartiers de la capitale, l’institution qu’il fréquentait, le lycée Lafontaine, est devenu son premier sujet. Cet établissement, qui accueillait surtout des filles issues de familles bourgeoises, n’avait pas interrompu ses activités. C’est pourquoi des étudiants ont tenté d’y pénétrer en s’accrochant aux grilles.

Michel Baron les observait sans émotion apparente, son seul désir étant de tirer le maximum de son Asahi Pentax Spotmatique, un appareil 35 millimètres en métal, donc relativement lourd, mais pourvu d’objectifs interchangeables. Jusque-là, il l’avait utilisé pour faire du paysage, essentiellement. « Comme j’avais pris beaucoup de diapositives, j’étais habitué de faire de bons cadrages en temps réel », note celui qui se considérait comme un photographe amateur.

Une obsession

Chaque jour a fourni de nouvelles occasions de mesurer l’ampleur de la crise qui secouait le gouvernement présidé par le général de Gaulle. Voitures brûlées, vitrines brisées, commerces fermés. Paris était paralysée, en même temps que saisie par une frénésie qui mobilisait des milliers de jeunes, créant une atmosphère que d’aucuns ont qualifiée de prérévolutionnaire.

« Le général était au pouvoir depuis dix ans, ce qui est relativement long. Moi-même, cependant, je ne lui étais pas hostile. En fait, mon sentiment dominant se résumait à une question : est-ce que je pourrai passer le concours pour devenir professeur de musique ? Je prévoyais voyager en Turquie au cours de l’été, un projet qui serait compromis par le report du concours. Ensuite, je devais faire un séjour de coopération, soit au Liban, soit au Québec », relate Michel Baron.

Parmi la centaine d’images captées jusqu’à la fin de mai, il relève celle qui montre le cinéma Le Champo, un établissement du Quartier latin devant lequel des gendarmes mobiles montaient la garde. « À voir la gueule de celui qui se trouvait au milieu, je ne l’aurais pas approché, commente le Chicoutimi en souriant. Il y a aussi le titre du film affiché derrière : Riz amer. »

D’autres photos se distinguent du lot, notamment celles des manifestations tenues sur les grands boulevards. Elles étaient pacifiques, et la foule compacte, marchant sous une forêt de bannières, se fond avec l’horizon. « Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est le faible nombre de personnes de couleur, mentionne Michel Baron. Je remarque également que plusieurs des étudiants sont bien vêtus. Souvent, dans les écoles, les garçons devaient porter une cravate. »

Il n’a jamais eu le sentiment que sa sécurité n’était menacée ni par les manifestants ni par les forces de l’ordre. Ses parents n’étaient pas plus inquiets, eux qui ne pouvaient ignorer la nature de ses sorties, puisque c’est dans leur salle de bains que l’étudiant développait ses photos. « Je voulais garder le contrôle », explique-t-il, lorsqu’on lui demande pourquoi il n’a pas confié cette tâche à un laboratoire.

La crise a fini par se résorber, bien sûr. Le gouvernement a vacillé, mais est demeuré en place, tandis que Michel Baron a dû renoncer à son voyage en Turquie pour cause de concours reporté. En octobre de la même année, c’est finalement au Québec que le Parisien a abouti, plutôt qu’au Liban. Un séjour qui a déterminé le cours de sa vie, encore plus que ses aventures sur les pavés de Paris.

Michel Baron constate que ses photographies captées en mai 1968 prennent plus de valeur à mesure que le temps passe. Au-delà de leurs qualités intrinsèques, elles tirent profit des moteurs de recherche disponibles sur Internet.

Des photos de plus en plus prisées

Plus le temps passe et plus les photographies captées par Michel Baron en mai 1968 suscitent de l’intérêt, un phénomène magnifié par leur présence sur le site Internet qui porte son nom (michelbaron.com/photos). Ces images en noir et blanc ont été reprises en maintes occasions, en effet, que ce soit dans des publications, des programmes commémoratifs ou des expositions.

«Je suis étonné par l’impact généré par mes photographies. Grâce aux moteurs de recherche, les gens tombent dessus plus facilement qu’avant. Elles ont été utilisées par des universités. Des gens les ont intégrées dans des bouquins. Un artiste s’en est servi pour peindre des tableaux. Tant mieux, mais je dois dire qu’à l’époque, je ne pensais pas à ça. Je me contentais de ‘‘faire clic’’», affirme le Chicoutimien.

Le cynique en lui ajoute qu’un de leurs attraits tient au fait que ses images coûtent moins cher que celles des agences professionnelles. Il reconnaît cependant que le passage des ans joue en leur faveur. Elles sont devenues des documents historiques. «Mes photos ont pris de la valeur de la même manière que des timbres-poste», analyse Michel Baron.

Les anniversaires ont aussi le don de les ramener dans l’espace public, ce qui fut le cas en 2008, à l’occasion du 40e anniversaire des événements. L’un des lieux représentés sur les clichés captés par le Chicoutimien, le cinéma Le Champo, en avait utilisé plusieurs afin d’illustrer sa rétrospective consacrée à mai 1968. La première page du programme montrait justement des gendarmes mobiles montant la garde devant sa vitrine, les mêmes qui figurent à la Une de ce cahier.

À l’occasion du 50e, c’est à Washington que ses photographies jouiront d’une visibilité intéressante. «Ils m’ont demandé de leur envoyer plus tôt cette année et en auraient retenu de six à dix. Ce qui a capté leur attention, ce sont les affiches collées par les jeunes sur des bâtiments, ainsi que des kiosques à journaux. Le fait qu’elles aident à cerner l’esprit du temps leur confère un caractère sociologique», énonce Michel Baron.

Aujourd’hui encore, il pratique la photographie à l’occasion d’événements publics, mais dans un contexte bien différent. Le Chicoutimien fréquente en effet les concerts de musique classique, ainsi que des compétitions comme le Festival de musique du Royaume. «Ce que j’aime le plus, c’est montrer les interprètes en train de jouer, fait-il observer. Il y a des expressions de visage pas piquées des vers.»