Lyzane Potvin s’est mise en scène dans ce tableau intitulé J’ai tué Ted Bundy. Il est accroché au Musée Laurier de Victoriaville dans le cadre de l’exposition L’art et le politique, plus de 100 ans d’art engagé.

Lyzane Potvin ou l’art engagé

Si vous passez par Victoriaville cet été, le Musée Laurier propose une exposition collective dans laquelle on retrouve un nom familier, celui de l’artiste almatoise Lyzane Potvin. Sept de ses tableaux y sont accrochés jusqu’au 15 septembre, aux côtés d’oeuvres signées Daniel Corbeil et Simon-Pierre Lemelin pour le volet contemporain, de même qu’Alfred Laliberté, Louis-Philippe Hébert, Georges Delfosse, Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté et quelques signataires du Refus global.

Intitulée L’art et le politique, plus de 100 ans d’art engagé, cette exposition a été conçue par l’ancienne directrice de la galerie Langage Plus, Jocelyne Fortin. Elle qui apprécie le travail de Lyzane Potvin depuis longtemps a eu le sentiment que ses créations enrichiraient la réflexion des visiteurs. « Jocelyne trouvait que j’avais ma place là. Elle a toujours été derrière moi », a souligné la peintre il y a quelques jours, lors d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès.

Réalisée l’année dernière, Désarmée fait partie de la série Guerrière. Elle est présentée au Musée Laurier de Victoriaville jusqu’à la fin de l’été.

L’un des thèmes abordés au Musée Laurier est la violence, ce qui colle au plus près à l’univers dans lequel se déploie l’art de Lyzane Potvin. Une pièce majeure a d’ailleurs pour titre J’ai tué Ted Bundy. « Lorsque je l’ai montrée en France, cette toile a choqué des gens. Elle fait partie d’une série réalisée en 2015, des oeuvres où je me suis mise en scène avec des tueurs en série. Dans ce cas-ci, je confronte Bundy à l’occasion d’un repas », fait observer l’Almatoise.

Une salle entière abrite ses créations parmi lesquelles on remarque Désarmée, un tableau provenant de la série Guerrière complétée l’an dernier. Elle montre une femme portant une arme à feu, ce qui est aussi le cas sur une pièce aux dimensions importantes, Souillée par les horreurs de ce monde. Cette fois, elles sont plusieurs à tenir une carabine dans un décor cauchemardesque. Des corps reposent sur le sol, peut-être leurs victimes.

Dans Souillée par les horreurs de ce monde, Lyzane Potvin rend hommage au galeriste Jean-Michel Marchais, qui l’a aidée à percer en France.

« C’est un hommage au galeriste français Jean-Michel Marchais, avec qui j’ai travaillé pendant cinq ans. Il est décédé en 2016 et cet homme était droit, ce qui constitue une rareté dans ce milieu », décrit Lyzane Potvin. Toujours à Victoriaville, elle a intégré quatre petites oeuvres réalisées sur du carton. Ces personnages vêtus de rouge et de noir, le visage masqué et portant une arme, proviennent d’une série qui remonte à l’an dernier. L’artiste en parle, avec affection, comme de ses petites écorchées.

« Jocelyne voulait qu’il y ait de l’art contemporain, en plus d’une sélection d’oeuvres tirées de la collection permanente du musée. En même temps, elle tenait à ajouter un élément féminin qu’on trouve aussi dans la section consacrée au Refus global, où Marcelle Ferron est représentée. C’est également là qu’on rencontre Riopelle, que j’aime depuis mes études au Cégep de Jonquière. Je comprenais ce qu’il faisait, cet homme si fort, si viscéral. J’adore ce genre de personnage », affirme Lyzane Potvin.

«Ce sont mes petites écorchées», dit l’artiste  en évoquant la série Écorchée dont fait partie ce tableau.

Elle-même n’est pas du genre à se fondre avec les murs, ce qu’illustrent ses tableaux saturés de rouge et de noir où flottent des amas de chair. « Ces couleurs qui se bousculent, c’est ma vie. Je suis très physique dans mon travail et les gens le sentent lorsqu’ils examinent l’un de mes tableaux. Ce que je fais les brasse beaucoup et malgré les sujets durs, violents, j’y vois quelque chose de libérateur », avance l’artiste.

On note aussi que son visage apparaît régulièrement, une pratique de l’autoportrait à laquelle elle demeure fidèle depuis 12 ans. Parfois, c’est presque en filigrane, à peine une trace, alors que sur J’ai tué Ted Bundy, c’est tout son corps qui a été peint en face du monstre à l’air pensif. Que rumine celui-ci devant sa coupe de vin – rouge, bien sûr – où reposent quelques grammes de Prince Philippe ? Il y a des moments où l’ignorance est une vertu.

+ UN MAGAZINE FRANÇAIS LUI REND HOMMAGE

Dans son numéro de février, le magazine français L’Oeil a publié un dossier intitulé « Qui sont les peintres expressionnistes actuels ? ». Il en a aussi fait le sujet principal à la une, ce qui donne une idée de son importance aux yeux de la rédaction. Plusieurs artistes contemporains y sont mentionnés et parmi eux, on retrouve l’Almatoise Lyzane Potvin.

Le texte qui la concerne a été placé en dessous d’une oeuvre qu’on peut voir cet été au Musée Laurier de Victoriaville : J’ai tué Ted Bundy. Il a pour titre «Saturation et viscéralité » et décrit la démarche de l’artiste en termes élogieux. « Il y a là une force certaine, dans le caractère bestial et physique : épaisseur traitée au couteau, toile lacérée ou brûlée », est-il mentionné.

On explique également que ses tableaux, parfois immenses, heurtent physiquement ceux qui prennent le temps de les examiner, qu’ils mettent en scène le corps et le visage de Lyzane Potvin et que derrière les malaises exprimés se cache un désir, celui de se libérer de la violence intérieure ainsi exposée. « Je suis contente, affirme l’Almatoise. C’est une très belle forme de reconnaissance et elle serait venue plus tôt si j’avais fait des concessions pendant mes huit années passées à Paris. »

Partageant désormais son temps entre la France et le Québec, elle croit que cet article l’aidera à faire connaître son travail. C’est d’autant plus opportun qu’une nouvelle exposition est en gestation. Elle prendra la forme de 15 toiles qui, mises ensemble, constitueront une murale évoquant le thème de la chair. « Le titre sera Corps céleste et je souhaite présenter ce travail en 2020, notamment à Paris. Pour la première fois, je peins sur fond noir et les couleurs n’ont jamais explosé à ce point », note Lyzane Potvin.

Dans quelques mois, elle retournera dans l’Hexagone afin de mousser son projet d’exposition. « L’article publié dans L’Oeil sera utile, puisque je veux élargir mon réseau en France. Je suis également intéressée par l’Allemagne, où on apprécie l’art très engagé. J’ai aussi l’intention de me rendre à New York, mentionne l’artiste. En revanche, c’est plus dur au Québec. Comme le marché est petit, les galeries hésitent à prendre des risques. »