La metteure en scène de Faust, Guylaine Rivard, tient compagnie à deux de ses têtes d’affiche, le baryton Gino Quilico et la soprano France Bellemare. Ils sont assis sur un canapé pas vraiment à niveau, une oeuvre conçue par la scénographe Chantale Boulianne.

L'opéra Faust de prépare

Le temps. Celui qu’on croit infini lorsqu’on est jeune, assimilable à l’océan sans rivages dont parlait Dylan. Et à l’autre extrémité de la pyramide des âges, cette chose qui file dangereusement vite, comme si un être maléfique avait agrandi le trou du sablier. Tel est le propos au coeur de l’opéra Faust que la Société d’art lyrique du Royaume présentera du 16 au 18 février, au Théâtre Banque Nationale de Chicoutimi. Un homme vieillissant devient le serviteur de Satan en échange de la vie éternelle, puis s’éprend d’une jeune femme. C’est l’histoire que racontera l’équipe dont font partie le baryton Gino Quilico, qui étrenne le personnage de Méphistophélès, ainsi que la soprano félicinoise France Bellemare, l’interprète de Marguerite. Un vétéran aguerri, comme on dit dans le monde du sport, ainsi qu’une valeur montante. Deux artistes arrivés à des temps différents dans leur carrière.
France Bellemare n’a jamais chanté au Saguenay.

France Bellemare, une première fois au Saguenay

Bien qu’elle soit originaire de Saint-Félicien, France Bellemare n’a jamais chanté au Saguenay, pas même en récital. Elle est donc heureuse de se joindre à l’équipe de la Société d’art lyrique du Royaume, le temps d’incarner le personnage de Marguerite dans l’opéra Faust de Gounod. Ayant fréquenté cette oeuvre il y a deux ans, en Ontario, la jeune soprano jette sur cette production un regard éclairé.

«Comme la musique est plus apprise, je peux davantage m’occuper de mon jeu. Or, Faust offre plein d’options, et déjà, je remarque des différences par rapport à ma première expérience. Les vêtements sont modernes, dominés par le rouge et le noir, tandis que les décors sont minimalistes, tout en remplissant bien la scène», décrit la Jeannoise en jetant un oeil vers l’extravagant coffre à bijoux confié à ses bons soins.

Elle a hâte de se mouler à la personnalité de Marguerite, cette beauté que Faust, devenu éternel par la magie – noire – de Méphistophélès, poursuit de ses attentions. «C’est un personnage riche, une fille issue d’une famille pauvre. Sa mère et sa soeur sont décédées, tandis que son frère est à la guerre. Elle est naïve, impressionnable, mais vertueuse et pas idiote. Pour incarner cette âme pure, il faut couvrir une large palette d’émotions», énonce France Bellemare.

Au plan vocal, son défi consistera à tenir sur la durée, puisque Faust constitue un marathon pour les praticiens de l’art lyrique. «Ce sera exigeant, le rôle le plus difficile que j’ai assumé, confirme la soprano. Comme il y a beaucoup de chant, c’est une question d’endurance, ce qui est encore plus vrai ici, puisque nous faisons des parties de l’opéra qui avaient été coupées en Ontario.»

Elle aime l’histoire imaginée par Goethe, que la Société d’art lyrique du Royaume présentera du 16 au 18 février, au Théâtre Banque Nationale de Chicoutimi. Mis en scène par Guylaine Rivard, Faust a aussi le mérite de la ramener à la maison dans la foulée de deux productions mémorables. Après avoir créé le rôle de la mère dans Another Brick In The Wall, à l’Opéra de Montréal, France Bellemare a fait ses débuts au Metropolitan Opera, l’automne dernier.

Il y a pire façon de se faire connaître dans le Big Apple, et quelques mois plus tard, celle qui a campé une esclave dans Thaïs, de Massenet, mesure pleinement sa chance. «Ce fut une expérience fantastique. Le Met constitue une grosse machine, mais les gens sont gentils. Au début, par exemple, j’étais un peu stressée. Je me demandais si on m’entendait bien dans la salle, et j’ai été rassurée. On m’a dit que ça sonnait bien», souligne la Jeannoise.

Plus important encore, la direction a exprimé le désir de l’embaucher à nouveau. Rien n’est signé pour le moment, toutefois, ce qui permettra à France Bellemare de retrouver la bande d’Another Brick In The Wall en juillet, à Cincinnati. «Je suis contente. Nous donnerons cinq représentations, peut-être sept», précise-t-elle. Un projet de récital pourrait également se matérialiser à l’automne. Une affaire à suivre.

Gino Quilico est le deuxième membre de sa famille à participer à un opéra à Chicoutimi. Il campera le personnage de Méphistophélès dans le Faust de Gounod, longtemps après l’apparition de son père dans La chauve-souris.

Un nouveau rôle pour ses 40 ans de carrière

« Je fête mes 40 ans de carrière avec une prise de rôle », lance Gino Quilico d’un ton enjoué. Il ne pourrait plus compter le nombre de fois où on l’a vu dans l’opéra Faust, sauf que c’était dans le rôle de Valentin, le frère de l’infortunée Marguerite. Après une parenthèse de plus de 10 ans, le voici qui apprivoise le rôle autrement plus équivoque de Méphistophélès.

C’est le diable en personne, mais sous des dehors plus invitants qu’on serait porté à l’imaginer. Pour trouver le ton approprié, justement, le baryton a amalgamé deux êtres qui lui sont familiers. « Mon Méphistophélès a l’aspect séducteur, entertainer, de Don Juan, que j’ai incarné plusieurs fois. Et de temps en temps, on voir ressortir le côté serpent, maléfique, du personnage de Iago dans l’opéra Othello », a-t-il avancé.

Lui-même est séduit par les exigences du rôle proposé par son ami Dominic Boulianne, directeur artistique de la production. Sceptique à l’origine, le chanteur a vite compris que cette idée avait du bon. « Méphistophélès, c’est très vocal et très acteur. Ça demande du coffre, d’autant que ce personnage est toujours présent sur la scène. Il parle tout le temps, en plus de chanter des airs intéressants », estime Gino Quilico. Cette expérience illustre de quelle manière évoluent les carrières, y compris les plus florissantes. Après avoir foulé les grandes scènes du monde, autant la Scala que Covent Garden, l’Opéra de Vienne ou le Metropolitan Opera, le Québécois suit la courbe du temps. « Je ne peux plus jouer les jeunes premiers, reconnaît-il. Par contre, il y a plein de rôles auxquels j’ai maintenant accès, des rôles de père et des rôles comiques, par exemple. »

Il s’agit de son premier opéra au Saguenay, ce qui fait de lui le deuxième Quilico à participer à ce genre de production. Son père Louis a en effet participé à la première de La chauve-souris de Strauss, au temps de l’Auditorium Dufour. Il avait chanté avant l’entracte, dans cette portion de l’opéra où un artiste anime une fête en interprétant des airs de son choix. L’homme était alors en fin de carrière, mais avait fait grande impression. À cette époque, il commençait à se retirer du métier, se souvient son fils, dont la formation a été assurée par le paternel, de même que sa mère, née Lina Pizzolongo, qui aura porté deux générations de Quilico sur la scène. « Dans la famille, c’était elle, le boss de la musique, révèle le baryton d’un ton amusé. Ainsi, c’est ma mère qui faisait répéter mon père, qui ne savait pas lire une partition. »

Ce qui est encore plus extraordinaire, c’est de l’entendre évoquer les débuts improbables de son paternel qui, pendant dix ans, a gagné sa vie au sein de l’entreprise familiale, Bicyclettes Quilico. Il faisait ses livraisons en chantant des airs classiques entendus à la radio, puis son immense talent lui a fait remporter des concours. Louis Quilico a ainsi décroché une audition au Met, prélude à une carrière internationale qui s’est étirée jusqu’aux années 1990.

« Moi-même, j’ai été formé à la maison, jusqu’au moment où je suis entré à l’Université de Toronto. J’ai ensuite eu mon break à l’Opéra de Paris », résume Gino Quilico dont le nouveau spectacle, Les grandes voix du Canada, rend hommage aux hommes et aux femmes qui font de ce pays un terreau fertile de l’art lyrique. C’est d’ailleurs cette production qui le conduira en Colombie-Britannique, peu de temps après ses fréquentations avec Faust.