Cette photographie montrant Lyzane Potvin devant Les abysses donne la mesure du défi qu’a représenté sa création, étalée sur un mois. C’était la première fois que l’artiste originaire d’Alma, dont la carrière se déploie autant en Europe qu’en Amérique, s’attaquait à un projet aussi ambitieux.

L’oeuvre la plus ambitieuse de Lyzane Potvin

Lyzane Potvin est semblable à un torrent. Ses gestes sont ceux d’une femme pressée, tandis que sa pensée jongle avec les concepts et les souvenirs avec tant d’agilité qu’elle-même marque une pause au milieu d’une intervention, moins pour reprendre son souffle que pour donner à son interlocuteur l’occasion d’absorber ce qui vient d’être exprimé.

La peintre avait une raison supplémentaire de surfer sur un flot d’adrénaline, la semaine dernière, lorsque les représentants du Progrès l’ont rencontrée à Alma. Trois heures plus tôt, elle avait donné le dernier coup de pinceau à l’oeuvre la plus ambitieuse de sa carrière, un tableau mesurant huit mètres par trois. Baptisé Les abysses, il a mobilisé toutes ses ressources pendant un mois.

«J’ai mal partout. J’ai le dos barré, mais je flotte et j’assume pleinement ce travail», a confié Lyzane Potvin devant l’oeuvre qu’elle a créée derrière la maison de ses parents, située à l’entrée de la ville. D’un côté, la route à quatre voies menant au quartier Saint-Pierre. De l’autre, un joli boisé qu’affectionnent les oiseaux, s’il faut en juger par leurs cris. L’atelier en plein air avait été aménagé par son père et son frère, Ghislain et Yannik Potvin, avec un petit toit pour protéger la toile en cas de pluie.

Au deuxième jour, il a neigé. C’était frisquet, mais pas assez pour que l’artiste regrette sa décision. Elle était trop contente de s’attaquer à un projet aussi monumental, une fresque qui, depuis vendredi, peut être vue au centre d’artistes Langage Plus d’Alma. Jusqu’au 2 septembre, elle tiendra compagnie à des oeuvres réalisées par Rober Racine, dans le cadre de l’exposition De l’espace aux abysses.

Lysane Potvin

Souffrance et résilience
Marshall McLuhan a écrit que le médium, c’est le message, un principe qui vaut également pour Les abysses. Le simple fait de plancher sur une surface aussi grande joue en effet sur le processus créatif. Les gestes sont plus amples et Lyzane Potvin a pris plaisir à projeter de l’acrylique sur la toile, des couleurs plus lumineuses que par le passé. «Ça amène de nouvelles techniques et justement, j’aime le changement, les défis. J’ai tripé ben raide», assure-t-elle.

En même temps, ce tableau s’inscrit dans une forme de continuité. On y trouve des autoportraits, par exemple, un thème que l’artiste affectionne depuis une dizaine d’années. Ils sont plus discrets qu’à l’époque où elle montrait tout le corps, cependant. Nulle trace de ses anciennes fréquentations avec le trash. «Je tends à disparaître», constate l’Almatoise.

Elle demeure également fidèle au chalumeau, ce qu’illustrent des sections où la peinture semble avoir vieilli prématurément. «J’aime l’effet d’abîmé. C’est un moyen de représenter la souffrance humaine», explique Lyzane Potvin. Des mains, des bras tendus placés dans un environnement inspiré des fonds marins, soulignent son propos, lequel a été nourri par ses expériences vécues en France où, tout en menant une carrière fructueuse, elle s’est investie pendant quatre ans auprès des itinérants.

«Je suis attirée par la douleur humaine. J’ai lavé des corps fragiles, souffrants, et derrière ça, il y a la beauté de ceux qui se battent, une beauté que j’exprime au moyen des visages, des regards dirigés vers le public. Ils le poussent à réfléchir à son propre sort», énonce l’artiste, qui a abordé Les abysses avec un plan, quelques images, tout en s’accordant un espace pour improviser. Parce qu’il faut exprimer l’énergie du présent, avance-t-elle en guise d’explication.

Lysane Potvin.

Le plus drôle est qu’à la fin de ce chantier, la toile ne lui paraissait plus aussi grande. L’espace avait été apprivoisé, si bien que l’idée de récidiver lui sourit, en dépit des faibles perspectives commerciales inhérentes à ce genre d’entreprise. «C’est un luxe que je viens de me payer, un tableau qui tient lieu de bilan. Après l’exposition, je vais l’entreposer, mais je souhaite ensuite le montrer dans différents musées. Je veux qu’il vive encore», affirme Lyzane Potvin.