Dominic Boulianne et Caroline Bleau partagent un moment de complicité au cours du concert présenté mardi soir, à la Place du Citoyen de Chicoutimi. Il mettait en vedette la musique d’Astor Piazzolla, par le truchement du collectif Opus D2.
Dominic Boulianne et Caroline Bleau partagent un moment de complicité au cours du concert présenté mardi soir, à la Place du Citoyen de Chicoutimi. Il mettait en vedette la musique d’Astor Piazzolla, par le truchement du collectif Opus D2.

Libertango et le plaisir irremplaçable de la communion

Daniel Côté
Daniel Côté
Le Quotidien
Il y avait du bonheur des deux côtés de la scène, mardi soir, à l’occasion du spectacle Libertango présenté à la Place du Citoyen de Chicoutimi. Au plaisir de faire de la musique après une longue, trop longue parenthèse, correspondait celui du public rassemblé sous l’abri et même au-delà. Lui aussi a éprouvé un sentiment de privation, si bien que même la pluie parfois insistante ne l’a pas convaincu de renoncer à cette sortie.

C’est la Société d’art lyrique du Royaume qui offrait cette production du collectif Opus D2, laquelle amorçait une tournée de cinq communautés. Les prochaines escales sont Roberval (le 5 août à 18h, à la Place du Citoyen), L’Anse-Saint-Jean (le 7 août), Bagotville (le 8 août à 13h, au parc Mars), de même que le secteur Kénogami (le 9 août à 13h, au parc Ball). L’accès est gratuit et même si on avait imposé un tarif, le travail des interprètes l’aurait justifié.

Ce trio est solide, en effet, à commencer par Dominic Boulianne (piano) et Dominic Painchaud (violoncelle), les D2 du collectif. Ils se sont croisés au conservatoire sans vraiment se connaître et au hasard d’une collaboration artistique, quelques années plus tard, chacun a réalisé que l’autre était passionné par la musique d’Astor Piazzolla. Elle constitue l’assise de leur partenariat auquel s’est greffée la soprano Caroline Bleau dans le cadre du projet Libertango.

Après une mise en bouche instrumentale, elle s’est amenée sur l’air de Yo soy Maria. Sur fond de cordes frémissantes, sa voix s’est faite enveloppante avant d’être chargée d’une intensité qu’on pourrait qualifier de brelienne. Sa capacité d’incarner une histoire, au-delà de ce que commande la partition, constitue un autre de ses attributs. Mais ceux qui l’ont vue incarner plusieurs rôles dans l’opéra Les Contes d’Hoffmann, en février, le savaient déjà. Ce n’est pas une chanteuse ordinaire.

Elle l’a démontré éloquemment sur Balada para mi muerte où l’Argentin, peut-être pour déjouer la Faucheuse, a célébré sa mort avant le temps. Notes de requiem arrachées au violoncelle. Voix chargée de gravité. La beauté austère du tango faisait honneur au thème. Puis, il y a eu un passage parlé, en français, suivi par la reprise du chant, de plus en plus vite, à la manière d’un tourbillon infernal. Un beau tour de manège que le trio a fini en demeurant immobile pendant quelques secondes. Un cas de rigor mortis musical.

Entrer dans l’univers de Piazzolla n’est pas simple, comme l’a raconté Caroline Bleau avant d’interpréter pour la première fois la pièce Oblivion. Elle aurait voulu l’oublier, cette composition qui, longtemps, lui a tenu tête. «Ça a été tellement dur de rester dans la tonalité», a-t-elle reconnu avant de se lancer. Murmure. Douces vocalises. Finale d’une extrême délicatesse. On ne sait pas que ça donnait en répétition, mais ce fut l’un des morceaux de bravoure du concert.

À l’opposé, les deux Dominic ont canalisé beaucoup d’énergie nerveuse pour rendre justice à l’oeuvre instrumentale Adios nonino. Comme la pluie qui se faisait oublier avant de reprendre de la vigueur, le piano et le violoncelle n’ont cessé d’alterner entre passages calmes et rageurs. Il y avait des accents modernes, quasiment abstraits, dans les coups d’archet que Dominic Painchaud assénait aux cordes. Du tango pour adultes.

Le public était content, mais il manquait une perle au collier, l’Ave Maria de Piazzolla. Il a été dédié aux victimes de la terrible explosion survenue à Beyrouth, une belle pensée qui correspondait au ton de la pièce, d’une infinie douceur. L’émotion a été exprimée avec retenue, notamment à travers le jeu de Dominic Boulianne, avant la finale somptueuse.

On a senti que les gens étaient heureux de se faire bercer de cette manière, en cette période si étrange. Sans doute le savaient-ils déjà, mais cette sortie a montré à quel point la musique livrée en direct, par des interprètes inspirés, demeure irremplaçable.