François Girard présente l’histoire de Montréal sous un angle différent dans Hochelaga, terre des âmes. Il insiste notamment sur l’héritage amérindien, tout en offrant une vision nuancée des relations entre anglophones et francophones.

L’hommage à Montréal d’un Félicinois

Ça prenait un gars originaire de Saint-Félicien pour rendre le plus bel hommage qui soit à la ville de Montréal. Dans Hochelaga, terre des âmes, en effet, François Girard prend comme véhicule narratif un trou qui s’est formé sur le terrain de football du Stade McGill, le refuge des infortunées Alouettes. Il s’en sert pour évoquer le riche passé d’une communauté qu’on réduit trop vite au clivage entre anglos et francos.

Le trou en question est un « sinkhole », un mot désormais familier en raison des incidents parfois tragiques qui sont survenus dans les dernières années, notamment aux États-Unis. Le film montre comment le sol s’est affaissé pendant un match, sous le poids des joueurs agglutinés autour du porteur de ballon. Celui-ci perd la vie, noyé dans l’eau boueuse, et c’est le point de départ d’un fabuleux voyage dans le temps, sinon dans l’espace.

Des archéologues menés par un jeune Amérindien multiplient les découvertes. Celui-ci cherche l’emplacement du village d’Hochelaga, là où Jacques Cartier est allé à la rencontre du peuple iroquois en 1535. Des objets tirés du sol ouvriront également une fenêtre sur la colonie telle qu’elle existait en 1687, puis sur le soulèvement des Patriotes en 1837.

« Je voulais revenir vers mes racines à travers le personnage de l’archéologue. Je l’ai fait en creusant un trou, ce qui m’a permis de retracer l’occupation d’un lopin de terre sur une période de 750 ans. C’est une façon d’exprimer le fait que toutes les cultures qui s’y sont côtoyées ont fait le Québec d’aujourd’hui », a énoncé François Girard jeudi, à la faveur d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès.

L’héritage amérindien

Toutes les cultures, c’est aussi celle des Amérindiens, qu’on voit apparaître au 13e siècle, à l’issue d’une bataille sanglante. Un chaman demande au Grand Esprit de préserver la mémoire de son peuple et d’amener la paix, deux voeux qui ont tardé à se concrétiser. Le cinéaste note cependant que la période noire ouverte au 19e siècle, lors de la création des réserves, est enfin chose du passé.

« Aujourd’hui, collectivement, nous nous réapproprions notre héritage amérindien. Or, pour comprendre ce qu’est un Québécois, il faut regarder de ce côté. Cet héritage a été déterminant. Il a conditionné notre rapport au territoire, à l’hiver, à la géographie. On en retrouve également la trace dans notre sens de l’inclusion et notre philosophie de partage, ce qui va plus loin que les noms intégrés dans la toponymie », analyse François Girard.

Dans le chapitre qui se déroule en 1687, justement, on voit un colon vivant avec une Amérindienne dans la plus parfaite harmonie, à l’intérieur d’un camp érigé au pied du mont Royal. De telles fréquentations vont à l’encontre de l’idéologie portée par le clergé, ainsi que l’exprime un prêtre ignoble à qui l’histoire ne donnera pas raison. 

« Il y a du sang amérindien dans notre ADN et même les individus qui n’en n’ont pas dans leurs veines sont imprégnés par les valeurs de ce peuple. Il ne faut pas oublier que dans la colonie, il y avait sept hommes pour une femme, tandis que pour toutes sortes de raisons, dont les maladies, il y avait quatre femmes pour un homme parmi les Amérindiens. Ce sont des faits qui ont encouragé la promiscuité. On s’est métissé », constate le cinéaste.

Ce n’est donc pas un hasard si en 1837, un vieil autochtone pleure la mort d’un Patriote et qu’en 2011, un descendant des premiers occupants prend en mains le dossier des fouilles grâce à l’appui d’un universitaire bienveillant. En parallèle, le film présente un portrait nuancé des relations entre les anglophones et les francophones. Ainsi, c’est une Anglaise pur jus, vivant dans un manoir, qui offre gîte et couvert à deux Patriotes essayant d’échapper aux Habits rouges.

« Moi-même, je suis un francophone souverainiste, mais je trouve que c’est une simplification grossière lorsqu’on fait tout passer à travers le prisme anglophone-francophone. On parle peu du docteur Nelson, par exemple, un stratège, un chef d’armées au sein des Patriotes, dont la cause relevait aussi de la lutte des classes. Même dans la haute société, ils avaient des sympathisants et c’est ce que j’ai voulu illustrer », fait observer François Girard.

Parlant de racines, celui dont le film sera diffusé à compter de vendredi, dans les salles du Québec, revendique fièrement celles qui l’unissent à sa région d’origine. « Aujourd’hui encore, j’ai beaucoup de parenté à Alma, du côté de ma mère, de même qu’au Saguenay, du côté de mon père. Je profite de l’occasion pour saluer les membres de ma famille », lance le cinéaste à la fin de l’entrevue. 

Cette scène du film Hochelaga, terre des âmes relate la prise de contact entre Jacques Cartier et les Iroquoïens qui vivaient au pied du mont Royal, un événement qui a eu lieu en 1535.

Gilles Renaud dans la peau d’un homme généreux

«Ma grand-mère, Aline Dufour, vient de Saint-Félicien. Quand le frère de François m’a raconté qu’il y avait des Dufour dans sa famille, j’ai répondu que nous étions cousins», souligne en riant le comédien Gilles Renaud. Le François en question, c’est évidemment le cinéaste François Girard qui, pour la première fois, l’a dirigé dans le film Hochelaga, terre des âmes.

Les deux hommes ne se connaissaient que de nom avant de plancher sur ce projet. Le rôle confié à l’interprète est celui d’un professeur d’archéologie à l’Université de Montréal. Lui qui a pris sous son aile un Amérindien désireux d’explorer l’histoire de son peuple lui offre le plus beau cadeau imaginable: la direction de fouilles majeures sur le terrain de football du Stade McGill.

«C’est un homme généreux. Dès que le trou s’est formé, il a compris ce que ça pouvait signifier. Après avoir fait des démarches auprès du ministère de la Culture, il aurait pu mener les recherches lui-même et récolter le glamour généré par la découverte du site d’Hochelaga. Or, ce personnage calme, pas stressé, ce personnage que j’ai aimé incarner, croit dans le potentiel de son camarade», fait observer Gilles Renaud, dont presque toutes les scènes ont été tournées avec Samian.

Ce sont les seuls interprètes qu’on voit tout au long du film et leur première collaboration a laissé un excellent souvenir au vétéran. «Samian est un gars sérieux, travaillant, toujours bien préparé lorsqu’il arrive sur le plateau. Il n’est pas "slack" du tout», mentionne Gilles Renaud, qui a participé au tournage pendant un peu moins de deux semaines.

Quant au réalisateur, il l’a impressionné par sa direction d’acteurs marquée par son souci du détail. «François fait de la dentelle. Il est précis, minimaliste. À ses côtés, on a travaillé sur de l’émotion, sur le moment, à partir d’un scénario très précis, note le comédien. La force du film tient d’ailleurs au fait qu’il présente 750 ans d’histoire sur un même lieu, ce qui représente le double du 375e anniversaire qu’on vient de célébrer à Montréal.»

Hochelaga, terre des âmes a été tourné à l’automne 2006. C’est le dernier long métrage auquel Gilles Renaud a prêté son concours, lui qu’on a pu voir à la télévision dans la série Le siège et qui est de la deuxième saison de Victor Lessard. Au théâtre, par ailleurs, il planche sur une pièce d’Eugène Ionesco, Les chaises, que le Théâtre du Nouveau Monde présentera à compter du 2 mai.