Seul sur la scène pendant 75 minutes, devant près de 200 personnes rassemblées vendredi soir, à la Salle Pierrette-Gaudreault de Jonquière, cet écorché vif remonte le cours de sa vie en dents de scie.

L'histoire drôle et tragique d'un éternel enfant

C'est l'histoire d'un homme qui pense et s'exprime à la manière d'un petit garçon, mais pas le modèle courant. Lui, il ressemble à ces petites machines en tôle que le Japon exportait dans les années 1960, vite poquées et dépeinturées. Fils unique que ses parents n'ont pas aimé, il a multiplié les folies pour attirer leur attention, ne trouvant un semblant de bonheur qu'avec sa cousine jusqu'à ce qu'ils soient surpris par sa mère à neuf et dix ans, au premier jour de leur union.
Il s'agit d'un personnage, bien évidemment, celui qu'incarne Fabien Dupuis dans la pièce Isabelle, dont il est l'auteur. Seul sur la scène pendant 75 minutes, devant près de 200 personnes rassemblées vendredi soir, à la Salle Pierrette-Gaudreault de Jonquière, cet écorché vif remonte le cours de sa vie en dents de scie. Parfois, on rit. Parfois, on se gratte la tête quand ses anecdotes dépassent la limite du hors-jeu. Et souvent, on le plaint pour tout ce que ses proches lui ont fait endurer.
À première vue, pourtant, ce spectacle présente les traits d'une comédie. L'interprète émerge de la noirceur après que le public ait entendu - ou subi - la version que Johanne Blouin a faite de la chanson Le petit bonheur. En moins de temps qu'il n'en faut pour épeler le mot psy, Daniel - c'est le nom du garçon - brosse le portrait de sa cousine préférée en racontant qu'elle aime ça, contrairement aux autres filles, quand il fait semblant de la noyer dans la piscine.
Sa candeur est telle qu'on croit reconnaître Yvon Deschamps dans certains passages, le Yvon Deschamps des débuts, quand il entrait dans la peau d'un type qui ne voit rien d'anormal dans le fait de tondre la pelouse de son patron, gratuitement. Un moment, Fabien Dupuis parle d'un ton neutre, les bras ballants, alors que la minute d'ensuite, il s'anime, décrit un combat de lutte, une cascade à la Batman, en mobilisant tous les muscles de son corps. Une montagne russe d'émotions.
La Isabelle du titre, c'est sa cousine dont l'affection commence à le troubler sérieusement dès l'âge de huit ans. C'est elle qui mène la danse, qui cesse de se défendre quand ils luttent et qui, le jour où ils entreprennent de « jouer aux parents », calme ses appréhensions en lui annonçant qu'elle a été adoptée. Le soulagement fut bref, cependant. Sitôt entrée dans la maison, la mère a expulsé la gamine et rossé son fils, dont l'univers mental s'est brusquement disloqué.
La violence de la mère ne s'est pas arrêtée là. Chaque contrariété, sérieuse ou bénigne, suffisait pour la provoquer, ce qui a poussé Daniel à se forger une carapace. C'est d'ailleurs l'un des thèmes les mieux exploités, alors qu'on constate que la douleur physique se révèle moins corrosive que l'effet produit sur la psyché de l'enfant. De fait, le jour où, devenu trentenaire, il a répliqué pour la première fois en frappant sa mère, une autre forme de communication s'est superposée au langage des mots.
La pièce n'est jamais lourde, pourtant. Même dans les pires moments, Fabien Dupuis trouve le moyen de détendre l'atmosphère, comme lorsqu'il évoque les retrouvailles de Daniel avec la chaîne Burger King, dans les heures qui ont suivi le décès de l'auteure de ses jours. Privé de junk food pendant des décennies, il enfile deux trios de Whopper noyés dans des litres d'eau gazeuse qui, justement, le laissent un peu gazé. À l'évidence, la vengeance est un plat qui se mange lentement.
C'est encore plus délirant au salon funéraire, où l'endeuillé rêve de revoir sa chère Isabelle. Elle est bien là, mais ce n'est plus une fillette de neuf ans et ça le trouble profondément. Pas outillé pour composer avec cette déception, il craque et dans la salle, les spectateurs ne rient plus. C'est un fantôme qui cherche un autobus devant lequel il pourrait se jeter, un homme en perdition, mais à la manière d'une bonne fée, l'auteur lui accorde une seconde chance dont on lui sait gré.