Incarnés par Robert Lalonde et Louise Laprade, ces personnages de la pièce L’État, présentée par le Théâtre La Rubrique, débattent de la pertinence de publier un éditorial qui pourrait perturber le cours de l’histoire. À ces considérations se mêlent des tensions découlant du fait que pendant quelques années, ils ont formé un couple.

L’État, une pièce qui donne à réfléchir

Mais où vont-ils chercher tout ça ? Un journal qui s’apprête à publier sa dernière édition papier en espérant que ça prolonge sa ligne de vie. Un gouvernement qui, à cinq jours des élections, tente une ultime manoeuvre afin d’empêcher son principal adversaire de donner raison aux sondages qui lui accordent la victoire. Une éditorialiste dont on attend un dernier texte avant la retraite, lequel prend la forme d’un brûlot que son ex-mari, patron de la rédaction, hésite à envoyer sur les presses.

De telles choses n’arrivent qu’au théâtre, bien sûr, et c’est dans ce contexte que quelques centaines de personnes ont découvert, mercredi soir, la nouvelle création de La Rubrique. Cette pièce intitulée L’État, ce qui constitue le nom du quotidien au coeur de l’histoire, s’appuie sur un texte de Normand Canac-Marquis mis en scène par Martine Baulne. Elle sera présentée jusqu’au 14 octobre, à la Salle Pierrette-Gaudreault de Jonquière, et se révèle à la fois pertinente, agaçante, drôle et tragique. Bref, fascinante.

Pendant 90 minutes bien tassées, on voit l’ancien couple se livrer un duel de haut vol. Face à Robert Lalonde qui incarne le directeur en laissant filtrer une profonde lassitude jalonnée par quelques éclats de voix, Louise Laprade dans le rôle de Solange Speilman, celle qui croit que le fait de se transformer en kamikaze défera tous les noeuds tressés dans sa tête, offre une performance d’autant plus remarquable que le coefficient de difficulté était élevé.

Deux comédiennes de la région, Monique Gauvin et Josée Gagnon, complètent la distribution de L’État. Elles campent une secrétaire de rédaction moins heureuse qu’il n’y paraît, ainsi que deux femmes qui s’appellent Maude, l’une morte et l’autre vivante.

Il serait si facile de voir dans son personnage une caricature, en effet. Sa façon de s’exprimer comme si elle lisait un texte, de flotter au-dessus de la réalité en donnant l’impression que la marijuana est déjà légale, de s’éparpiller sans fin avant d’entrer dans le vif du sujet, en font une excentrique finie. À petites touches, cependant, l’interprète montre qu’il n’y a pas que de l’air entre les mots. Cette femme porte en elle une touchante fragilité, jumelée à un puissant désir de rédemption.

Même si on rit beaucoup, et ce, jusqu’aux dernières répliques, une grande mélancolie enveloppe la petite société formée de François et Solange Speilman, ainsi que de la secrétaire de la rédaction campée par Monique Gauvin. Derrière les airs enjoués de sa Roxane se cache une insatisfaction qui confine au malheur. À croire qu’il y a quelque chose de pourri dans ce journal, comme jadis au royaume du Danemark.

Deux personnes seulement échappent à cette malédiction. Deux femmes qui s’appellent Maude et qui empruntent les traits de Josée Gagnon. L’une est morte 41 ans plus tôt et continue de hanter l’ancien couple, tandis que l’autre, bien vivante, est une artiste complétant la restauration d’un tableau. Elle est jeune, indépendante d’esprit, lumineuse. Pas étonnant que Roxane l’ait adoptée. Sa liberté lui fait envie.

Pour revenir au choix dont débattent les Speilman, il représente une autre raison de voir L’État, puisque cette pièce ouvre une fenêtre sur le rôle des médias traditionnels dans un monde de plus en plus troublé, ouvert à tous les vents de la calomnie et de la désinformation. Où se trouve la voie qu’il convient d’emprunter, entre la raison et la passion ? Le courage et la témérité ? Si la réponse était si facile à trouver, on n’aurait plus besoin de rédacteur en chef. Un blogueur suffirait.