Manon et Mimi assistent, impuissants, à l'arrivée de l'armée canadienne dans les rues de Montréal, ce qui constitue l'une des images fortes du film Les rois mongols.

Les rois mongols: ratoureux sur le Québec d'hier et d'aujourd'hui

CRITIQUE / Luc Picard est un méchant ratoureux. Il a trouvé le moyen de réaliser un film où les dimensions humaines et politiques s'entremêlent de manière si naturelle que chacun y trouvera son compte. Certains verront dans Les rois mongols l'histoire de quatre jeunes qui entreprennent de créer leur propre famille, alors que d'autres seront plus touchés par l'impact de la Crise d'octobre sur la société québécoise.
C'est en 1970, en effet, qu'on fait la rencontre de deux familles vivant dans un quartier populaire de la Métropole. L'une d'elles est aux abois parce que le père, un homme bon, très doux, va mourir d'un cancer. Les frais médicaux - ce drame survient juste avant l'implantation du régime de l'assurance-maladie - pèsent d'un tel poids que la mère décide de confier l'un de ses deux enfants, le jeune et très attachant Mimi, aux services sociaux.
Elle n'est pas méchante, juste désespérée, mais son geste révolte l'aînée, Manon, qui est bien plus vieille que ses 12 ans. Elle convainc des membres de la deuxième famille représentée dans le film, ses cousins, d'enlever une vieille dame pour convaincre les autorités de laisser Mimi vivre parmi les siens. Cette idée lui est venue, bien sûr, en voyant les bulletins spéciaux générés par l'enlèvement de deux hommes par le Front de Libération du Québec (FLQ).
La candeur du quatuor est belle à voir, même si on s'inquiète pour la suite des choses. Les deux plus vieux, Manon et Martin, sont d'abord portés par le désir de sauver Mimi, mais à partir du moment où ils se réfugient à la campagne, une autre idée s'installe, presque malgré eux. Leur petit groupe vit dans l'harmonie, bien plus que leurs familles respectives. C'est comme s'il annonçait l'émergence des communes.
Placer des jeunes dans une telle situation nécessitait une direction d'acteurs impeccable. Or, c'est l'une des forces de ce film, en particulier le duo incarné par Milya Corbeil-Gauvreau et Anthony Bouchard. Manon porte l'histoire sur ses frêles épaules, tandis que Mimi est drôle, spontané, adorable. On croit à leur relation fondée sur un amour inconditionnel, proche de celui qui unit une mère et son enfant.
En même temps, Les rois mongols montre comment la Crise d'octobre a été vécue dans les rues de Montréal, où sont apparus des véhicules militaires et des soldats ne parlant pas toujours français. Les pires, cependant, sont les policiers chargés d'arrêter des gens qu'on soupçonne d'entretenir des sympathies avec le FLQ. La violence de certaines interventions, totalement gratuite, illustre où peut mener l'abolition de l'État de droit.
Ce qui est tout aussi pertinent, c'est l'impact de la crise sur la deuxième famille, celle des cousins. Le père, un ouvrier qui trône dans son appartement en camisole, une bière à la main, appuie vigoureusement la répression aveugle commandée par les gouvernements Trudeau et Bourassa. Il ne comprend pas, non plus, comment son fils aîné entend mener sa vie, lui qui tient des propos «révolutionnaires» tout en étudiant en sociologie à l'université.
C'est le cas typique de l'homme qui se croit né pour un petit pain et, ce qui est plus grave, qui pense que ce modèle devrait s'appliquer à sa descendance. Pour qui a connu les années 1970, cette image est familière. Elle est la quintessence du Québec résigné, un brin Ti-Coune, le Québec de Nestor et Patof, le Québec de ceux qui prennent plaisir à frotter leurs chaînes.
Il est tentant de croire que cette attitude est révolue, mais une fois sorti de la salle de cinéma, on s'interroge à ce sujet. Les modes ont changé depuis 1970. Même la forme des bouteilles de bière n'est plus la même, mais les Québécois ont-ils changé autant qu'on se plaît à l'imaginer? C'est l'une des questions que pose ce ratoureux de Luc Picard.