Avant son 91e anniversaire, le peintre originaire de La Baie, Clément Gravel, n’avait jamais touché à un pinceau de sa vie.

Les phases du deuil prémices de l'art

Avant son 91e anniversaire, le peintre originaire de La Baie, Clément Gravel, n’avait jamais touché à un pinceau de sa vie. Son épouse malade lui a offert du matériel d’artiste et lorsque le nonagénaire a ouvert son premier tube de peinture, ce fut une véritable révélation. En deux ans, le peintre « Papy », comme le surnomme son entourage, a signé plus de 130 tableaux, tous inspirés de sa muse aujourd’hui décédée.

L’art est devenu un exutoire pour Clément Gravel, sa façon bien à lui de vivre le deuil de sa femme, Pauline Picard. Au bout du fil, la voix basse, l’homme établi à Saint-Nicolas depuis plusieurs années raconte à quel point la perte de sa complice l’a fait souffrir et combien la blessure demeure profonde, malgré un recul de plusieurs mois. Sans détour, il signale que celle qui a été sa compagne de vie pendant plus de 60 ans a laissé un vide incommensurable dans son sillage, un vide qu’il n’a jamais réellement souhaité combler. En rebuffade contre la mort qui lui a pris sa femme, Clément Gravel a refusé d’aller aux funérailles. Les penderies sont toujours garnies des vêtements de Mme Picard, pilier d’une famille de cinq enfants, et la maison n’a pas changé d’un poil. Si l’on se fie à la description minutieuse qu’en fait son mari, la résidence semble encore habitée par elle, imprégnée de sa présence.

Deux ans après le décès de sa femme, Clément Gravel peint, peint et peint de plus belle. De son propre aveu, l’action de coucher ses émotions sur toile est devenue un défoulement, un antidote à un mal intérieur et un sentiment de profonde solitude. 

« J’ai attrapé la maladie de l’amour. La peine est toujours au bout de mon pinceau. Tout ce que je peins est inspiré de mon épouse. Je suis encore amoureux d’elle. Je le serai toujours. C’est une maladie, un peu comme une folie. Mais quand je peins, j’ai l’impression de parler avec elle et je souris de l’entendre », raconte Clément Gravel, dont le talent artistique, éclos tardivement et de façon fortuite, a pris tout le monde par surprise.

Des tableaux pour faire sourire

Quand sa conjointe est tombée malade de façon subite, l’univers de Clément Gravel s’est effondré. 

« C’était un mystère. Elle s’est sentie mal et a chuté par terre en pleine nuit », raconte le vieil homme, comme s’il s’agissait d’un événement survenu hier. Mme Picard est entrée à l’hôpital, mais n’en est jamais sortie. Pendant huit mois, Clément Gravel est devenu le témoin quotidien de la tristesse de cette belle originaire de Chicoutimi, qui a attiré son regard pour la première fois à Québec, alors que les deux jeunes gens étudiaient à l’Université Laval. Cet état de mélancolie demeurait vif même lorsque le nonagénaire se glissait sous les draps à côté de sa douce pour l’étreindre chaleureusement. 

« Tous les matins, me femme pleurait à l’hôpital. Une nuit, j’étais à la maison et je n’étais pas capable de dormir. Je suis descendu au sous-sol pour ouvrir le cadeau qu’elle m’avait offert. J’ai pris les tubes. Je me suis mis à faire des dessins. C’est sorti tout seul. Le lendemain, j’ai apporté ça à l’hôpital. J’ai ouvert le paquet. Elle s’est mise à sourire et à rire. Je l’ai prise dans mes bras. J’ai continué à peindre et à lui montrer mes toiles. J’ai ensoleillé ses quatre derniers mois de vie », poursuit l’ingénieur forestier à la retraite. 

« Papy » n’a pas l’intention de vendre ses toiles

Animé de la conviction que ses oeuvres avaient l’effet d’un baume pour sa femme malade et agissaient en remède, Clément Gravel s’est mis à peindre frénétiquement. 

Des dizaines de canevas sont passés entre ses mains, auxquels il a ajouté des visages abstraits. Des Pauline aux facettes multiples, souvent exécutées dans des tons de noir et de blanc. L’artiste a peint sans relâche, entretenant l’espoir futile d’une guérison. Malgré toute sa vigueur, l’entreprise est demeurée vaine. Aujourd’hui, Clément Gravel peint quand même, l’âme en peine, vers l’atteinte de son propre rétablissement. Il est lent, mais la communion qu’il ressent avec la disparue lui fait du bien. Les phases du deuil, vectrices d’expression, continuent de le pousser à produire. Et plus il le fait, plus il a besoin de le faire. Son art est devenu son propre médicament.    

«Je ne peux pas dire que c’est nécessairement un plaisir de peindre. Il y a toujours une douleur associée à ça. Mais quand je le fais, j’ai l’impression qu’elle vit encore avec moi. La solitude est tout un personnage», confie celui dont les oeuvres se sont retrouvées au coeur de plusieurs expositions au cours de la dernière année. Le peintre «Papy» a fait l’objet d’un reportage à Radio-Canada intitulé «Il n’y a pas d’âge pour le talent». Il a même reçu une distinction de la part de son député et a retenu l’attention de plusieurs regroupements d’artistes, certains dont il est aujourd’hui membre. C’est la rançon de la gloire pour Clément Gravel, qui se dit candidement mal à l’aise devant autant d’attention médiatique.    

«Je suis surpris de la réaction des gens. On m’a même dit que je devrais vendre mes tableaux. Il n’en est pas question. Mes tableaux, c’est à moi. Des sentiments, ça ne se vend pas. Je suis estomaqué de voir toute l’attention autour de moi. C’est surréel», confie le Saguenéen d’origine, qui se définit comme un bohème et un homme simple. 

Tant mieux, croit Clément Gravel, si son parcours peut inspirer des personnes du troisième âge qui cherchent la clé leur permettant de libérer un talent enfoui. Il n’est jamais trop tard pour bien faire et toute forme d’expression artistique est assortie de vertus thérapeutiques. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’oeuvre du peintre modeste, fils du réputé architecte baieriverain Armand Gravel, sert d’outil pédagogique dans le cadre du cours collégial Relation d’aide et initiation à la gérontologie. Sa démarche, considérée comme un exemple type d’art thérapie, est aussi citée par des intervenants de la maison Monbourquette lors d’interventions auprès d’hommes endeuillés.