L'héroïne du livre pour enfants, Irene, mange son premier repas dans un pensionnat autochtone sous le regard inquisiteur d'une religieuse, une scène tirée de Je ne suis pas un numéro.

Les pensionnats autochtones expliqués aux enfants

Ils sont rares, les livres pour enfants qui brassent autant d'émotions que Je ne suis pas un numéro. Traduit de l'anglais par la maison d'édition Scholastic, cet ouvrage écrit par Jenny Kay Dupuis et Kathy Kacer, illustré par Gillian Newland, évoque le sort des jeunes autochtones contraints de fréquenter des pensionnats où leur identité était systématiquement érodée.
C'est à la suite des confidences livrées par sa grand-mère que Jenny Kay Dupuis a écrit le livre <em>Je ne suis pas un numéro</em>, où elle évoque son expérience dans un pensionnat autochtone.
Cette tragédie qui s'est déclinée sur plus d'un siècle, gracieuseté de l'Indian Act, a été souvent évoquée dans des reportages et des livres destinés aux adultes. On croit tout savoir, tout comprendre à propos de ce sombre chapitre de l'histoire du Canada, et voici qu'un texte totalisant à peine 3000 mots, un drame dont l'héroïne est la grand-mère de Jenny Kay Dupuis, la petite Irene, ouvre une perspective encore plus éclairante puisqu'elle se situe à l'échelle humaine.
L'enfant âgée de huit ans vivait dans la réserve de Nipissing, en Ontario, quand un officier du gouvernement est venu la chercher avec ses deux frères. La loi lui donnait le droit de les emmener dans un pensionnat tenu par des religieuses dont la cruauté, couplée à un mépris souverain pour la culture autochtone, a provoqué un choc dont le texte et les illustrations donnent la pleine mesure.
« Assurez-vous de bien frotter pour faire partir tout ce qui est brun », lance ainsi Soeur Mary lors de la première douche des enfants. Une demande absurde, mais qui montre à quel degré le racisme était prévalent au sein de l'institution qu'elle dirigeait d'une main de fer. Tout aussi symbolique fut la coupe des longs cheveux de la fillette, à son corps défendant. Dans sa communauté, en effet, cette pratique était associée au deuil d'un être cher. On ne posait pas ce geste à la légère.
« Il s'agissait d'une démarche fondée sur le principe de la colonisation, de l'assimilation, et l'une des conséquences fut la honte générée parmi les élèves. On dévalorisait leur langue, qu'ils n'avaient pas le droit de parler au pensionnat, ainsi que leurs traditions », a expliqué Jenny Kay Dupuis il y a quelques jours, lors d'une entrevue téléphonique accordée au Quotidien.
Longtemps, cette honte a empêché les victimes de parler de ce qu'elles avaient subi, ce qui confère un caractère d'exception aux confidences que lui a faites sa grand-mère. Une fois, une fois seulement, elle a décrit comment s'était déroulée son année loin des siens, un témoignage précieux qui constitue le point de départ du livre.
« Je ne comprenais pas qu'on puisse faire de telles choses à des enfants amérindiens. C'est beaucoup plus tard, après avoir mené des recherches sur l'Indian Act, que j'ai saisi la portée de ce système. Ça touchait même la manière d'enseigner certaines matières. Pour éviter que les élèves deviennent plus tard des leaders, on ne forçait pas beaucoup sur les mathématiques, ni l'apprentissage des langues », mentionne l'auteure.
Cette réalité qui n'a épargné aucune région, y compris la nôtre par l'entremise de la communauté innue de Mashteuiatsh, n'a pas été facile à aborder. « Au plan émotif, ça n'a pas été facile d'écrire là-dessus, mais je tenais à partir de l'histoire d'Irene pour susciter des échanges, une conversation entre les enfants, les parents et les enseignants. Des groupes en ont même parlé dans des églises, des "high schools" et des clubs de lecture », se réjouit Jenny Kay Dupuis.
Le fait que Je ne suis pas un numéro soit maintenant accessible au Québec représente une autre source de contentement pour l'auteure. Elle qui vit à Toronto compte d'ailleurs venir à l'automne et souhaite que cette nouvelle édition contribue au processus de guérison amorcé dans les dernières années. « Il faut que ça mène à une réconciliation », énonce l'auteure d'origine Ojibway/Anishinaabe.