Les lieux de pouvoir, d’hier à aujourd’hui, racontés par Dave Noël et Marco Bélair-Cirino

De toute éternité, le pouvoir s’est incarné dans la pierre, les ors et les boiseries. Qu’on pense aux appartements du 10 Downing Street, à l’Élysée, à la Maison-Blanche ou au Kremlin, sans parler des parlements et des palais royaux, ces lieux constituent des témoins de l’histoire et ils ne sont pas aussi muets qu’on pourrait le croire. Comme toutes les sociétés, le Québec aussi possède des points de références, théâtres de ses grandeurs et misères. D’où l’intérêt que suscite le livre écrit par deux journalistes du Devoir, Marco Bélair-Cirino, ainsi que le Jeannois Dave Noël : Les lieux de pouvoir au Québec.

Quiconque s’intéresse à la politique, même en pointillé, a entendu parler du Salon bleu, du lac à l’Épaule, du bunker, du Bois-de-Coulonge ou de l’Élysette. Personne, cependant, n’a déployé autant de zèle que les deux auteurs afin de leur prêter vie. Même les bâtiments disparus deviennent familiers sous leur plume, puisqu’ils rameutent une galerie de personnages évoluant dans le registre de la petite comme de la grande histoire. On les envie d’avoir pu pénétrer dans des lieux inaccessibles au commun des mortels, un sentiment que comprend Dave Noël.

« Ce projet nous a permis de visiter des propriétés privées, entre autres, comme la maison de la rue Bougainville où a vécu l’ancien premier ministre Jean Lesage. Sa bibliothèque a été soigneusement préservée. Seuls les livres ont changé. Nous avons aussi vu l’Élysette, la résidence officielle du Québec au temps de Jacques Parizeau. Comme il avait choisi de passer toute la semaine à Québec, au lieu de retourner à Montréal le vendredi, les ministres avaient suivi », a raconté l’auteur à l’occasion d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès.

Témoins privilégiés

À de tels privilèges correspondent les rencontres avec des anciens serviteurs de l’État. Les premiers ministres Jean Charest, Lucien Bouchard et Pauline Marois ont multiplié les confidences, ouvrant une fenêtre sur la dimension humaine de l’exercice du pouvoir. « Ils ont été généreux. La nature du livre favorisait ça », estime Dave Noël. Tous se sont entendus sur un point : le coût politique associé à la mise en place d’une résidence officielle. Le Domaine Cataraqui aurait été parfait, mais la facture a été jugée élevée, donc porteuse de controverse. Le PM a abouti au sommet de l’édifice Price, où il est impossible d’élever des enfants, mais qui offre une vue magnifique.

On rêve aussi en songeant à la fois où René Lévesque, devenu premier ministre, a invité Lucien Bouchard au pavillon du lac à l’Épaule, situé dans la Réserve faunique des Laurentides. Après avoir réglé le dossier du jour, ils ont pris une marche pendant laquelle le père de la nationalisation de l’électricité a raconté comment, dans ces lieux mêmes, en 1962, il a réussi à vendre cette mesure au conseil des ministres présidé par Jean Lesage. « C’était fascinant parce qu’on était sur les lieux mêmes », a confié Lucien Bouchard.

Une autre voix familière, celle de l’ancien député de Jonquière, Gérald Harvey, se fait entendre à l’occasion. Établi à Québec depuis plusieurs années, le nonagénaire est l’un des derniers députés libéraux ayant vécu la Révolution tranquille de l’intérieur. « Malgré son âge avancé, ses souvenirs étaient intacts, comme s’ils remontaient à la veille. Entre autres sujets, il nous a parlé des clubs politiques », fait observer Dave Noël. Il a également apprécié ses échanges avec le pilote de ligne Paul Gagnon, qui a déjà eu le premier ministre Maurice Duplessis comme passager, en 1956. À travers lui, le Québec ancien a pointé le bout de son nez.

Des lieux évanescents

Certains lieux sont aussi évanescents que le pouvoir, ce que démontre le cas du bunker de la Grande-Allée. Construit au tournant des années 1960 et 1970, cet antre bétonné, aussi charmant qu’une prison vue de l’intérieur, a acquis un statut presque mythique sous le règne des premiers ministres Robert Bourassa et Lucien Bouchard. Tous deux, ils y ont travaillé et dormi, puisqu’ils ont emménagé dans des quartiers privés d’une modestie confondante. L’avantage est que personne ne pouvait leur reprocher de vivre dans le luxe, ce qui est devenu un atout pour Lucien Bouchard au moment où il a imposé un régime minceur aux finances de la province.

« Le bunker a été mal aimé avant même sa construction, puisqu’on a démoli des résidences patrimoniales pour lui faire place. Le bâtiment était mal conçu. Il y avait des problèmes d’aération et d’entretien, mais nous avons appris à le connaître et même à l’apprécier », révèle Dave Noël. Une touche humaine est apparue de façon inopinée, par exemple, le jour où il a découvert sur le toit l’ensemble de patio utilisé par Robert Bourassa dans les années 1970. Il tient compagnie à la cabane d’oiseaux où était dissimulé le téléphone du premier ministre, grand amateur de bains de soleil.

Le bar L’Aquarium, situé à l’intérieur du restaurant Chalet suisse, ainsi que la « soucoupe volante », une salle de réunion aménagée dans le bunker, figurent aussi dans la rubrique des grands disparus. « L’Aquarium, c’était la place pour se faire des contacts au début des années 1970. Des membres de tous les partis fréquentaient ce bar, alors qu’aujourd’hui, la scène est plus éclatée », constate l’auteur. Quant à la « soucoupe volante », un surnom faisant écho à son apparence un brin futuriste, elle a été le théâtre d’une décision historique en 1977, quand la Charte de la langue française a été approuvée par le conseil des ministres présidé par René Lévesque.

Les auteurs trouvent un certain charme à cette salle, puisqu’ils lui ont fait l’honneur de figurer sur la couverture de leur livre. Publié chez Boréal, celui-ci trouve son origine dans des chroniques publiées par Le Devoir en 2016 et 2018. Elles ont été remaniées, puis jumelées à de nouveaux chapitres. « Grâce aux rencontres avec les premiers ministres, ainsi que Lisette Lapointe, l’épouse de Jacques Parizeau, nous en avons profité pour développer davantage. C’est donc un livre original, basé sur la structure des articles », fait valoir Dave Noël.

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BON ACCUEIL POUR MONTCALM, GÉNÉRAL AMÉRICAIN

Sortir deux livres en autant d’années, tout en assumant une autre fonction à temps complet, représente une manière d’exploit. C’est encore plus impressionnant lorsqu’on mesure la somme de travail qu’ont nécessité les recherches menées par Dave Noël pour Montcalm, général américain, et celles qui ont nourri son dernier-né, Les lieux de pouvoir au Québec, un projet piloté de concert avec son collègue Marco Bélair-Cirino.

Il y aurait de quoi se sentir essoufflé, mais le journaliste originaire du Lac-Saint-Jean se contente de reconnaître l’évidence. «Je suis en pause d’écriture», affirme-t-il, ce qui ne l’empêche pas de multiplier les entrevues ces temps-ci, tout en répondant aux invitations générées par le titre précédent. Celui-ci a fait son chemin, en effet, parmi les amateurs d’histoire.

«Ce livre circule bien depuis sa sortie. Il a une belle vie, si bien qu’aujourd’hui encore, je donne beaucoup de conférences. C’est une période qui intéresse les gens», rapporte Dave Noël. Rappelons qu’il jette un regard neuf sur les campagnes militaires menées par le général Montcalm au cours de son séjour en terre d’Amérique, dont la bataille des plaines d’Abraham.

Souhaitant bousculer les idées reçues véhiculées depuis plus de 60 ans par d’éminents historiens, à l’effet que Montcalm ne s’était pas adapté aux pratiques guerrières ayant cours de ce côté-ci de l’Atlantique, qu’il a pris de mauvaises décisions qui ont entraîné la chute de la Nouvelle-France, il s’est appuyé sur des sources parfois connues, parfois nouvelles, afin de brosser un portrait plus nuancé.

On aurait pu s’attendre à ce que cette démarche soit accueillie avec froideur par la confrérie, mais ce ne fut pas le cas, assure Dave Noël. «Le livre a été bien reçu par les historiens. On sent que l’historiographie commence à bouger, se réjouit-il. La seule restriction qui a été exprimée porte sur le titre. C’était devenu un dogme, en effet, l’idée que Montcalm ne savait pas se battre en sol américain.»