Richard Séguin croit qu’avec l’arrivée de Donald Trump à la présidence des États-Unis, les écrits de Henry David Thoreau sont plus actuels que jamais, ce que reflète son nouvel album intitulé Walden.

Les journées d’Amérique de Séguin

Au fond, Richard Séguin n’a jamais cessé de chanter les journées d’Amérique. Il en a fait une jolie pièce, l’un de ses succès qui a le mieux vieilli, et voici que le même homme pose sa voix sur l’expérience vécue de 1845 à 1847 par l’auteur Henry David Thoreau, source d’un album intitulé Walden. Le livre du même nom, jumelé à Désobéissance civile et à Plaidoyer pour John Brown, a nourri une réflexion témoignant de la constante actualité de la philosophie articulée par l’Américain.

C’est au cours de ce qu’il appelle un pèlerinage, avec les guillemets d’usage, que Richard Séguin a visité pour la première fois l’étang de Walden en 1993. Situé à proximité de la petite ville de Concord, au Massachusetts, cet espace n’était pas aussi sauvage qu’on pourrait l’imaginer. Le même chemin de fer qui se déploie aujourd’hui existait à l’époque. L’auteur recevait aussi des visiteurs, tout en se rendant lui-même chez ses parents et amis qui, eux, ne se nourrissaient pas de marmottes.

Pour évoquer les trois textes, le chanteur a fait revivre des personnes proches de Thoreau, ainsi que le fantôme de John Brown, un militant antiesclavagiste condamné à mort à la suite d’un raid effectué en 1859. Normand D’Amour interprète une composition consacrée à cet homme d’honneur. « Il n’y a ni refrain ni couplets. Il s’agit d’un long récit où je donne la parole à Brown », a décrit Richard Séguin au cours d’une entrevue accordée au Progrès.

Thoreau avait rencontré Brown deux ans plus tôt et sympathisait ouvertement avec sa cause. En même temps, il portait une vision du monde ancrée dans le réel, l’amour de la nature, le désir de vivre simplement, d’être aussi autonome que possible aux plans matériel et spirituel. « Thoreau vivait comme un moine et se tenait loin des dogmatismes religieux qui avaient cours à l’époque », s’émerveille le fils le plus célèbre de Saint-Venant.

Il trace un parallèle entre l’autarcie préconisée par Thoreau et le retour à la terre que lui et tant d’autres jeunes ont expérimenté dans les années 1970. Le même désir de communier avec la nature, d’y trouver une forme de félicité. Ainsi découvre-t-on le côté romantique de l’auteur par l’entremise de Lidian, la femme de son ami et mentor, le philosophe Ralph Waldo Emerson. « Elle a perdu un fils au moment où décédait le frère de Thoreau. Ça les avait rapprochés », constate Richard Séguin.

L’intervention d’un autre personnage, William, rappelle que Thoreau n’acceptait pas sans réfléchir les lois votées en son nom. Le William en question, personnifié par Élage Diouf, est en effet un esclave parti du sud pour rallier le Canada, terre de liberté pour les siens. « Il passe un soir à la cabane de Thoreau, qui, ensuite, l’accompagne dans un relais clandestin. Près de 30 000 fugitifs ont emprunté ce réseau », rappelle le chanteur.


«  Avec Trump dans le paysage, la désobéissance civile a été remise à l’ordre du jour. C’est pourquoi je me suis plongé dans les écrits de Thoreau, qui ont une portée universelle. Ce sont des textes fondateurs qui donnent le goût de s’engager.  »
Richard Séguin

Ce qui nous amène à la notion de désobéissance civile si chère à l’Américain. Quand l’État perd tout sens moral, pourquoi souscrire à ses lois ? Thoreau a été emprisonné en 1846 pour avoir omis de payer une taxe, histoire de manifester son opposition à l’esclavage, de même qu’à la guerre que son pays menait contre le Mexique. Cet exemple mérite qu’on s’y attarde, même à plus d’un siècle de distance.

« Avec Trump dans le paysage, la désobéissance civile a été remise à l’ordre du jour. C’est pourquoi je me suis plongé dans les écrits de Thoreau, qui ont une portée universelle. Ce sont des textes fondateurs qui donnent le goût de s’engager. L’album pose des questions à ce sujet. Il s’agit d’une modeste contribution, mais le débat est ouvert », estime Richard Séguin, dont le disque est disponible depuis quelques jours.

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DU DISQUE À LA SCÈNE

Trois années ont été nécessaires pour mettre au monde l’album Walden, un luxe dont Richard Séguin a tiré le meilleur profit. La production est somptueuse, la distribution impressionnante et les musiques judicieusement adaptées au propos, certaines tirant vers le blues ou le folk, alors que d’autres éveillent le souvenir de ses succès pop des années 1980.

«Nous avons pris notre temps. Ça nous a donné du recul. C’est ainsi que j’ai enlevé plusieurs textes de Thoreau qui devaient figurer sur l’enregistrement. J’en ai gardé seulement quatre qui réfèrent à son expérience à l’étang de Walden, à John Brown et à son essai sur la désobéissance civile. Ça m’a permis d’aborder trois réalités distinctes: le Thoreau contemplatif, l’homme pratique et l’homme engagé politiquement», a confié Richard Séguin au Progrès.

Il se réjouit également de la participation de Jorane, Élage Diouf et Normand D’Amour, ainsi que du philosophe Normand Baillargeon, auteur d’un texte imbriqué dans la pièce intitulée Guerre et tempête. «J’avais pensé à un casting. Tout le monde a dit oui. Il ne restait plus qu’à donner à chacun d’eux une couleur musicale qui lui soit propre», indique le chanteur.

Il a aimé s’investir dans ce projet ambitieux qui, à bien des égards, épouse les traits d’une comédie musicale. Lui préfère parler d’un théâtre musical et réalise que ce serait la meilleure manière de porter l’album à la scène, vu le nombre de personnages intégrés à l’histoire. «Je suis prêt à travailler sur ça, affirme Richard Séguin. En attendant, je pourrais consacrer une partie de mon spectacle à Thoreau. Il faudrait voir.»

Ce qui est clair, pour l’heure, c’est qu’il aura le plaisir de déposer un exemplaire de son disque à Concord, au Massachusetts, dans la petite communauté où Thoreau a vécu aux côtés de voisins aussi illustres que la romancière Louisa May Alcott et le philosophe Ralph Waldo Emerson. «Je vais le remettre en mains propres à la bibliothèque municipale et je désire également traduire le projet en anglais», révèle Richard Séguin.