Mustapha Fahmi raconte que ses tournées dans les cégeps de la région, où il parlait de la littérature aux étudiants, ont constitué le point de départ de son livre publié par La Peuplade, La leçon de Rosalinde.

Les jolies leçons de Mustapha Fahmi

« J’ai écrit sept livres, et c’est mon premier en français », laisse échapper Mustapha Fahmi en esquissant un sourire. Précisant que les six premiers sont des ouvrages académiques rédigés en anglais, il est heureux de briser la glace avec la complicité amicale de La Peuplade, d’autant que son essai intitulé La leçon de Rosalinde s’adresse à toutes les personnes qui s’intéressent à la littérature, de même qu’à la philosophie.

Celui qui fut, pendant cinq ans, vice-recteur de l’Université du Québec à Chicoutimi, croit en effet que ces deux formes d’expression n’en sont pas l’apanage des seuls spécialistes. Tous peuvent se les approprier, en tirer des enseignements qui aideront à mieux vivre, à condition d’échapper aux pièges tendus par les faiseurs de jargon, ces gens qui prennent plaisir à complexifier le langage et les enjeux pour faire savant et qui, dès lors, font office d’éteignoirs.

« Il y a moins d’étudiants inscrits en littérature parce qu’ils ne peuvent pas tracer de lien avec leur vie. Quant à la philosophie, ce n’est pas une discipline abstraite. Si elle est bien lue et bien comprise, elle est concrète », plaide celui qui, à la rentrée, mettra fin à son année sabbatique en retournant à l’enseignement de la littérature.

Son souci de clarté le guide depuis des lunes, comme en font foi les nombreuses conférences que Mustapha Fahmi a donné dans des cégeps de la région. « Au cours de ces tournées, où je présentais la littérature avec simplicité, j’ai réalisé à quel degré elle peut toucher la vie des gens, raconte-t-il. Ce fut le point de départ de ce livre qui s’adresse à tout le monde. »

La simplicité, justement, constitue un idéal vers lequel chacun doit tendre, une leçon qui embrasse toutes les dimensions de la vie. Dans sa démarche d’écriture, par exemple, l’auteur a pris soin d’élaguer les mots inutiles, tout ce qui relève du jargon. Il n’a pas craint, non plus, de semer des plages de silence au fil des pages. « Très souvent, écrit-il, l’impact d’un mot dépend de la qualité du silence qui l’entoure. »

Shakespeare et l’âme humaine

Puisque Mustapha Fahmi connaît l’oeuvre de Shakespeare à l’endroit et à l’envers, qu’il en a fait depuis longtemps un objet d’études, il était naturel que le Barde occupe une place de choix dans La leçon de Rosalinde. Loin de cacher son jeu, il a glissé une référence limpide à l’intérieur du titre, la Rosalinde en question étant l’un des personnages féminins les mieux dessinés par le dramaturge.

« Personne n’a compris l’âme humaine aussi bien que lui, personne ne l’a exprimée comme lui, affirme le Saguenéen. C’est aussi le seul auteur qui ait intégré dans ses pièces de théâtre des femmes à la fois libres et indépendantes, ce qui est le cas de Rosalinde. Il faudra attendre jusqu’au 19e siècle pour retrouver des personnages féminins de la même trempe, sous la plume de Jane Austen et de George Sand. »

Il estime que le génie de Shakespeare fut de créer des personnages différents de lui, des personnages si forts que plusieurs d’entre eux vivent à l’extérieur de ses pièces. Comme bien d’autres, son point de départ était l’histoire à raconter, suivie par la mise en forme des personnages. La différence est qu’au moment de leur prêter vie, il se donnait la peine d’entrer dans la peau de chacun, du soldat comme du roi, afin d’en cerner l’essence.

Un brin provocateur, Mustapha Fahmi soutient que la littérature est inutile, prenant toutefois soin d’ajouter que là réside sa valeur. « Pourquoi étudier la littérature ? Selon Les Mille et une nuits, la réponse est simple : parce qu’elle peut faire de nous de meilleures personnes en nous permettant de nous voir sous d’autres lumières », mentionne-t-il dans La leçon de Rosalinde.

De vive voix, cette fois, l’homme invoque un argument supplémentaire : la qualité de l’écriture. Elle aussi magnifie l’impact de la littérature en sortant des sentiers trop bien balisés. « C’est pour cette raison que les livres sacrés ont une facture poétique. La poésie a la capacité de révéler la vérité, qui prend alors le sens du dévoilement. Et ça peut se faire uniquement par le biais de l’art », énonce Mustapha Fahmi.

Le nouveau livre de Mustapha Fahmi, La leçon de Rosalinde.

Trois maîtres: Spinoza, Nietzsche et Heidegger

À quoi sert la philosophie ? Cette question, des milliers de cégépiens se la posent chaque année, et trop souvent, ils complètent leur formation en cherchant toujours la réponse. Or, celle-ci coule de source lorsqu’elle émane de Mustapha Fahmi, auteur du livre La leçon de Rosalinde. Il explore assidûment l’oeuvre des trois maîtres que sont Spinoza, Nietzsche et Heidegger.

De Spinoza, le Saguenéen retient une leçon de vie qui devrait interpeller toutes les personnes à la recherche du bonheur. « Il y a plein de livres à ce sujet, et aucun ne fonctionne parce que le bonheur, on ne l’atteint pas directement. C’est un effet secondaire provenant des choses que nous accomplissons », note le professeur de l’Université du Québec à Chicoutimi.

Ce qui lui a enseigné Spinoza, c’est qu’il est préférable de se concentrer sur la joie, un concept plus concret. « Il est plus simple de compléter le passage d’une moindre à une plus grande existence. C’est la trajectoire qui importe », souligne Mustapha Fahmi. Et si d’aventure, on traverse une mauvaise passe, la meilleure manière de la transcender consiste à créer une source de joie plus importante. Ça vaut mieux que de lutter obstinément contre la chose qui nous heurte.

L’âme humaine se trouve au coeur de l’oeuvre de Nietzsche, autant que de celle de Spinoza. Lui aussi la connaît intimement, en effet, ce qui l’a poussé à écrire que l’important dans la vie, ce n’est pas de rechercher la vertu en gommant systématiquement ses défauts. « Il préfère que chacun développe son style, qu’il soit le poète de sa propre vie », rapporte l’universitaire.

Quant à Heidegger, il le rejoint sur le rapport entre les humains et l’environnement. « Le concept d’habitation m’a fasciné. C’est le plus grand philosophe du 20e siècle, et je trouve malheureux que cet homme soit devenu membre du parti nazi, alors qu’il n’y a rien de nazi dans sa philosophie. Ce qui l’a séduit au sein de cette formation, c’est son projet vert, le fait qu’elle exaltait des choses comme le retour à la terre », nuance Mustapha Fahmi.

Il reconnaît, enfin, que les leçons de vie tirées de la philosophie ne sont pas toujours faciles à décoder. Les textes des maîtres peuvent se révéler opaques, d’où l’importance de les rendre accessibles au commun des mortels. C’est l’une des missions que le professeur s’est imposée au moment d’écrire La leçon de Rosalinde.