Les Contes d'Hoffmann: un opéra tantôt givré, tantôt dramatique

Auréolé du succès que connaît Le Fantôme de l’opéra dans la Métropole, le metteur en scène Étienne Cousineau retrouve une vieille connaissance à Chicoutimi, où il est arrivé il y a quelques jours. Il s’agit du compositeur Offenbach, dont la musique l’enchante à ce point qu’il a monté la moitié de ses opérettes avant même d’atteindre la mi-trentaine.

Cette fois, c’est l’oeuvre des oeuvres qui occupe son esprit: Les Contes d’Hoffmann. Il s’agit du seul opéra du maître, décédé avant de mettre la dernière main à ce projet en forme d’apothéose. Ce spectacle produit par la Société d’art lyrique du Royaume (SALR) sera à l’affiche les 6, 8 et 9 février, au Théâtre Banque Nationale. Hoffmann épousera les traits – et la voix – du ténor Steeve Michaud, tandis que la soprano Caroline Bleau assumera les rôles d’Olympia, Guiletta, Antonia et Stella.

Ils ne seront pas seuls en scène, comme de raison. La distribution comprend également le ténor Éric Thériault, la mezzo-soprano Caroline Gélinas et le baryton Dion Mazerolle, de même que Rémy Larouche (baryton), Jean-Simon Boulianne (baryton), Tania Côté (mezzo-soprano) et Étienne Cousineau, soi-même en personne. «Je joue un fantôme. C’est une prise de rôle», a précisé le jeune homme, sourire en coin, lors d’une entrevue réalisée mardi, dans la salle de répétition de la SALR.

Toujours à propos des interprètes, il a été impressionné par le degré d’engagement des membres du choeur, qui répètent depuis l’automne, sous la direction d’Annie Larouche. Ils sont une trentaine, un nombre équivalent à celui de l’an dernier, dans La Traviata. «Les choristes m’ont dit qu’ils voulaient bouger et c’est ce qui va arriver dès le prologue. L’action se déroulera dans un cabaret, plutôt qu’une taverne, et je veux rendre ça plus sexy», annonce le metteur en scène.

Metteur en scène de l’opéra Les Contes d’Hoffmann, Étienne Cousineau a souhaité camper cette histoire au début du 20e siècle. Elle se déroulera dans un cabaret où défileront les trois femmes qui ont hanté les rêves du personnage central.

Un autre de ses choix consiste à situer l’action en un seul lieu, alors que dans la version la plus familière, les personnages évoluent à Nuremberg, puis à Munich et Venise. «Dans ma tête, ça se passe en Europe, sans qu’on puisse identifier une ville en particulier. L’époque est différente, aussi. C’est un peu avant la Première Guerre mondiale, plutôt qu’au milieu du 19e siècle», précise Étienne Cousineau.

Du champagne

L’atmosphère qui règne au sein de l’équipe est à la fois dissipée et studieuse. Les interprètes aiment taquiner le metteur en scène, dont l’autorité s’exerce de la manière la plus conviviale qui soit. Dès que les répétitions commencent, toutefois, on n’entend que les voix, ainsi que le piano, dont joue le directeur artistique de la SALR, Dominic Boulianne. Le temps presse, en effet. Il faut assimiler le prologue et l’épilogue, en plus des trois actes qui les séparent. En tout, 2h 30 de spectacle.

Loin d’être intimidé par cet immense chantier, il a plongé dans Les Contes d’Hoffmann avec gourmandise. Le fait que plusieurs versions existent, par exemple, certaines remontant à la fin du 19e siècle, d’autres enrichies par les travaux menés par des historiens de la musique, imposait une réflexion supplémentaire. «C’est idéal pour le metteur en scène, puisqu’on peut faire ce qu’on veut. Il n’y a pas de carcan», fait valoir Étienne Cousineau.

La version initiale sera donc offerte en février, rehaussée par quelques ajouts. Quant à l’esprit d’Offenbach, il sera présent à travers une trame narrative où le drame et la comédie cohabiteront harmonieusement. Tout en explorant l’âme d’Hoffmann, un homme à qui la vie a fait miroiter mille promesses, sans toutefois lui procurer la félicité, cet opéra donnera lieu à des interventions pleines de drôlerie.

Interprète du rôle d’Hoffmann, Steeve Michaud chante sous l’oeil de son camarade Dion Mazerolle, debout à côté du pianiste répétiteur Dominic Boulianne.

«Quelques personnages amènent de la légèreté, mais pour ne pas dénaturer Offenbach, je dois éviter que les éléments dramatiques et comiques se confondent. Je veux le respecter à fond au moment d’aborder son chef-d’oeuvre inachevé. On va reconnaître l’opérette derrière cet opéra et constater qu’il y a du vrai dans le cliché voulant qu’Offenbach, c’est du champagne», affirme Étienne Cousineau.

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UN RÔLE À LA MESURE DE STEEVE MICHAUD

Après l’avoir interprété à Calgary, Québec et Tampa Bay, entre autres destinations, le ténor Steeve Michaud est engagé dans une cinquième production de l’opéra Les Contes d’Hoffmann, cette fois sous le giron de la Société d’art lyrique du Royaume. Pour une quatrième fois, le ténor campera le rôle-titre en se disant que la vie est généreuse à son endroit. Le fait que son personnage évolue tout au long du spectacle, qui couvre de larges pans de son existence, le rend encore plus cher à ses yeux.

«C’est un opéra où la trame psychologique joue un rôle capital. On entre dans la tête de Hoffmann à travers trois étapes qui ont marqué son cheminement. Il apparaît d’abord sous les traits d’un jeune homme idéaliste. C’est plus le coeur qui est là, mais ensuite, on le voit blessé par un amour impossible, ce qui le pousse à se vautrer dans les plaisirs charnels et dans l’alcool. À la fin, il constate que sa vie, c’est de la marde», décrit l’interprète en riant de bon coeur.

Il parle d’un rôle immense, à l’intérieur d’une oeuvre portée par une musique séduisante. Parmi les défis que lui impose ce mandat, Steeve Michaud évoque le passage du temps que doit refléter sa voix. Or, Offenbach lui-même lui tend la main, en quelque sorte, par le biais de la partition. «Pour le ténor, c’est tellement bien écrit, fait-il observer. Le ton est juvénile, presque naïf, mais plus on avance, plus c’est différent. Au plan dramatique, on va très loin. On provoque de quoi d’intense.»

Fait à signaler, il s’agit de sa deuxième présence sur une scène du Saguenay-Lac-Saint-Jean, la première remontant au début du millénaire, alors que le ténor avait participé à un concert des Jeunesses musicales du Canada tenu à la Salle Pierrette-Gaudreault de Jonquière. Quant à sa prochaine apparition dans une production majeure, elle se déroulera au Grand Théâtre de Québec, du 16 au 23 mai. L’interprète assumera le rôle du maître de chant dans l’opéra La Chauve-Souris de Strauss, à l’invitation de l’Opéra de Québec.

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UN DÉFI EN QUATRE RÔLES POUR CAROLINE BLEAU

Caroline Bleau aime Les Contes d’Hoffmann depuis sa tendre enfance, puisqu’elle a écouté avec son père une version diffusée à la télévision de Radio-Canada, dans le cadre de l’émission Les beaux dimanches. «Cette production provenait du Metropolitan Opera et Charles Dutoit assurait la direction musicale. J’avais aimé le côté fou, fantastique, de l’histoire. Je la trouvais irréelle», a mentionné la soprano au cours d’une entrevue accordée au Progrès.

À Chicoutimi, où l’interprète revient après avoir participé aux Destinations lyriques il y a deux ans, à La Pulperie, elle abordera pour la première fois de sa carrière l’opéra d’Offenbach. Non seulement lui a-t-on confié les rôles des trois femmes qui ont hanté la vie d’Hoffmann, ceux d’Olympia, Antonia et Guilietta, mais également celui de Stella, qui se manifeste dans le prologue en sa qualité de... chanteuse d’opéra.

C’est beaucoup de travail pour une artiste, sans parler des changements de costumes. L’aspect le plus délicat, au plan technique, découlera de la tenue de trois représentations à l’intérieur d’une fenêtre de quatre jours, au Théâtre Banque Nationale. «Pour m’assurer que la voix tienne, j’ai dû établir un arc dramatique. Il faudra que je dose mon énergie, puisque les trois femmes (Olympia, Antonia et Guilietta) évoluent dans des registres différents. Il s’agit donc d’une prise de risque, en même temps qu’une prise de rôle», énonce Caroline Bleau.

Elle n’a pas écouté trop de versions de l’opéra, cependant, afin de livrer une interprétation plus personnelle. C’est ainsi que son interprétation de l’un des airs les plus comiques des Contes d’Hoffmann, Les oiseaux dans la charmille, sera nourrie par les versions que la jeune femme propose au cours de ses récitals. Rappelons que le personnage d’Olympia est une poupée mécanique qui, sur scène, donne l’impression de se dérégler. «Pour moi, c’est ludique. Un plaisir coupable», résume la soprano.

C’est aussi elle qui livrera une autre pièce appréciée des mélomanes, mais pas exclusivement, la barcarolle Belle nuit, ô nuit d’amour. Sa voix se mêlera à celle de la soprano Caroline Gélinas, qui prêtera vie à Nicklausse, le fidèle compagnon d’Hoffmann. Elle aussi vivra une prise de rôle à Chicoutimi, du 6 au 9 février. L’idée d’incarner un personnage masculin lui sourit.

«J’aime les rôles de petits gars, l’énergie qui vient avec et le fait de devenir autre chose que moi-même. En plus, j’aurai un bel air», se réjouit l’interprète. Les habitués de l’opéra la retrouveront deux ans après sa participation à Faust, une autre production de la Société d’art lyrique du Royaume. C’est elle qui avait incarné Siebel, un garçon amoureux de Marguerite, l’interprète du fameux Air des bijoux.