L’homme que vous voyez sur cette photographie, c’est le Hoffmann des Contes d’Hoffmann, incarné par le ténor Steeve Michaud. Celui-ci fait ressortir les faiblesses de ce personnage, que peine à masquer sa prestance.
L’homme que vous voyez sur cette photographie, c’est le Hoffmann des Contes d’Hoffmann, incarné par le ténor Steeve Michaud. Celui-ci fait ressortir les faiblesses de ce personnage, que peine à masquer sa prestance.

Les Contes d'Hoffmann: un opéra qui amuse, émeut et fait réfléchir

Daniel Côté
Daniel Côté
Le Quotidien
Un poète fait-il le poids face à l’incarnation du Mal? Telle est la question soulevée par l’opéra Les Contes d’Hoffmann, dont la première a eu lieu jeudi, au Théâtre Banque Nationale de Chicoutimi. Au-delà des scènes comiques, du romantisme de la barcarolle Belle nuit, ô nuit d’amour, ainsi que du jeu allumé des interprètes, cette production de la Société d’art lyrique du Royaume possède un caractère philosophique dont la résonnance demeure aussi forte aujourd’hui qu’au temps d’Offenbach.

Trois fois, le poète Hoffmann perd des femmes à qui il vouait un amour éternel et trois fois, ce sont les interventions de personnages coiffés de noms différents, mais habités par un même désir de provoquer son malheur, qui le transforment en loque humaine. C’est l’histoire de ces désastres en série que le poète lui-même raconte au fil de l’oeuvre brillamment mise en scène par Étienne Cousineau. Le Mal triomphe, comme si souvent dans la vraie vie (les sceptiques n’ont qu’à regarder ce qui s’est passé dans les derniers jours, chez nos voisins du sud), et le pire, c’est qu’on y prend du plaisir.

Dès le premier acte, on découvre le côté givré de cet opéra. Il tourne autour du personnage d’Olympia, une poupée mécanique qu’Hoffmann, qui, aveuglé par ses sentiments, croit amoureuse de lui. Le personnage incarné par le ténor Steeve Michaud, qui rend bien la fragilité que camoufle sa prestance, veut tellement y croire que la réalité n’exerce aucune emprise sur son esprit. C’est à ce moment que le public, nombreux, a fait connaissance avec la soprano Caroline Bleau, à qui ont été confiés les rôles des trois femmes évoquées tantôt. Disons-le tout de suite, sa performance est impressionnante.

Voici Caroline Bleau dans l’un des quatre rôles qu’elle assume dans Les Contes d’Hoffmann, celui d’Olympia, la poupée mécanique. La soprano rend bien son côté robotique, tout en se moulant à la partition d’Offenbach. C’est l’un des numéros les plus drôles que comporte ce spectacle mis en scène par Étienne Cousineau.

Sa poupée mécanique a fait un triomphe avec son débit saccadé, ses pantomimes à la Chaplin qui la mènent régulièrement au bord de la catastrophe, et son interprétation de l’air Les oiseaux dans la charmille. Le plus remarquable est que sa voix haut perchée rend justice à la partition, tout en laissant filtrer un je-ne-sais-quoi de robotique. Un numéro d’équilibriste dont on retrouvera l’équivalent dans le dernier acte, celui où la mort emporte Antonia sous les yeux horrifiés de Hoffmann. Cette fois, la chanteuse devait exprimer la faiblesse physique du personnage, autant que ses capacités vocales hors du commun, héritées de sa mère décédée cruellement tôt.

À cet égard, il faut souligner l’un des beaux flashs d’Étienne Cousineau, aussi simple qu’émouvant. Précisons que c’est lui qui joue le rôle de la mère d’Antonia, que celle-ci voit apparaître à la manière d’un spectre. Sa mauvaise santé ne lui permet plus de chanter, mais encouragée par cette vision commandée par le Docteur Miracle, l’une des incarnations du Mal, elle s’offre un ultime feu d’artifice avant de s’effondrer. Pendant que son père accuse Hoffmann d’être la cause de cette tragédie, au fond de la scène, on voit la jeune femme rejoindre sa mère au Paradis.

Tout aussi brillante est la contribution du baryton Dion Mazerolle, de retour à Chicoutimi après avoir chanté dans La Traviata. Ses méchants sont vraiment méchants, d’autant que le comédien en lui ne force jamais le trait, et quand sa voix profonde, quasi sépulcrale, s’élève dans la salle, on se croit rendu au jugement dernier. Lui aussi porte plusieurs chapeaux dans cette production, quatre rôles assumés avec aplomb. C’est plate à dire, mais son triomphe, par personnages interposés, semble aller de soi. C’est celui de la clarté (im)morale face aux bons sentiments portés avec mollesse par Hoffmann.

L’utilisation du choeur constitue l’un des points forts des Contes d’Hoffmann, autant par le biais du chant que des chorégraphies. Cet opéra sera de nouveau à l’affiche samedi et dimanche, au Théâtre Banque Nationale de Chicoutimi.

Un mot, par ailleurs, à propos du choeur. Ses membres voulaient bouger davantage, se trouver au coeur de l’action, et Étienne Cousineau a eu raison de les écouter. Il fallait les voir se déplacer lors du prologue, pendant qu’Hoffmann entonnait La légende de Kleinzach. Ils l’ont suivi devant le bar, près de la scène et dans un recoin du Cabaret Lindorf, une meute festive, un peu voyeuse. Mentionnons également leur travail sur Drig, drig, maître Luther où leurs voix enjouées, texturées, parfois mises en sourdine, créent l’illusion de la spontanéité.

On les devinait heureux de s’investir dans cette oeuvre, un sentiment partagé par le chef d’orchestre Jean-Philippe Tremblay, ainsi que les membres de l’Orchestre symphonique du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Entre autres faits d’armes, signalons leur reprise de la barcarolle, ponctuée de clochettes et saluée par de chaleureux applaudissements. Elle a fait ressortir le tragique qui se profile sous le vernis du romantisme, la recherche du bonheur contrariée par des forces obscures, des thèmes qui seront explorés une nouvelle fois aujourd’hui (samedi) à 19h30, de même que le 9 février à 14h.