Guylaine Tremblay et Henri Chassé reprennent les rôles de Nana et de son fils Michel dans la pièce Enfant insignifiant!, présentée cette semaine à Jonquière et Alma. La distribution comprend également les comédiens Yves Bélanger, Gwendoline Côté, Danielle Proulx, Michelle Labonté et Isabelle Drainville, tandis que la mise en scène est signée Michel Poirier.

Les années 1950 vues par Michel Tremblay

On sait que dans la tête de chaque individu, il y a un univers renfermant tous les gens qui ont eu un impact sur sa vie, les bons, les méchants, les entre-les-deux. Plus le temps passe et plus ces souvenirs deviennent précieux parce qu’un rien peut les faire disparaître. C’est pour cette raison qu’on se sent privilégié, quasiment indiscret, lorsqu’on assiste à une pièce comme Enfant insignifiant!.

S’inscrivant dans la foulée d’Encore une fois, si vous permettez, une autre production de la compagnie Duceppe, elle a effectué une première incursion dans la région mardi soir, à la Salle Pierrette-Gaudreault de Jonquière. Comme ce sera le cas à nouveau mercredi à 19h 30, au même endroit, puis jeudi à 20h, à la Salle Michel-Côté d’Alma, il y avait foule pour revoir les comédiens Guylaine Tremblay et Henri Chassé dans les rôles de Nana et de son fils Michel.

Ils poursuivent leur dialogue d’outre-tombe, à cette différence que d’autres personnages viennent interpeller le dramaturge au moment où celui-ci complète l’écriture d’un roman à sa résidence de Key West. Son père, sa grand-mère, son amie Ginette, une soeur directrice, une vendeuse et la redoutable Mademoiselle Karli, une enseignante qui a le coup de règle vigoureux, éclairent des bouts de son passé avant de se fondre dans le décor dominé par la mer et quelques chaises Adirondack.

La mer, justement, fait entendre un grondement sourd au début de la pièce. Face à elle, les humains pèsent pour peu de choses, mais elle a aussi la capacité d’envelopper tout un chacun, tel un enfant dans le ventre de sa mère. C’est ainsi que même les drames d’hier et d’avant-hier deviennent un peu moins corrosifs. Ce qui ressort de la pièce, en effet, c’est la profonde humanité des personnages, ainsi que le portrait nuancé d’une époque - les années 1950 - qu’on a souvent parée de couleurs d’enterrement.

Il est beaucoup question de la religion, par exemple, à travers le déluge de questions posées par le petit Michel. Chaque fois, il entreprend sa quête à la maison, interroge sa mère sur le secret de Fatima, rend son père à moitié fou en cherchant à comprendre ce que représente le Saint-Esprit. On pourrait croire que ses parents l’abreuvent de bondieuseries, mais pas tout le temps. Ils respectent le pouvoir du clergé, mais n’en pensent pas moins.

«Je t’ai dit de pas tout croire ce qu’ils disent sur l’Église, à l’école», affirme ainsi Nana, ajoutant qu’il vaut mieux faire semblant d’accepter les dogmes, «pis de faire ce que tu veux». Les vrais problèmes surviennent quand l’enfant déplace le débat à l’extérieur de la maison. Il est périlleux de relever des contradictions dans l’histoire des rois mages sous le nez de Mademoiselle Carli ou de contester la présence de références bibliques dans les livres de grammaire, une idée choquante aux yeux de la soeur directrice.

Il découvre aussi que Notre-Dame de Paris est l’un des romans que chérit sa grand-mère, alors qu’il se trouve à l’index. Et c’est ainsi que peu à peu, les mots, le pouvoir de la littérature, en viennent à occuper les pensées de Michel. Il pense moins à Jésus, davantage à Jules Verne, jusqu’à cet échange touchant avec Nana à propos de son avenir. Devrait-il placer l’écriture au coeur de sa vie, quitte à manger maigre plus souvent qu’à son tour?

C’est alors que Guylaine Tremblay quitte le registre de l’humour afin d’évoquer le rêve de Nana, celui qu’elle caressait pendant ses jeunes années en Saskatchewan. Elle aussi copiait des pages de romans, voulait faire vivre des personnages comme l’a fait sa compatriote Gabrielle Roy. Son destin s’est écrit autrement et la voici qui tient celui de son fils dans le creux de sa main. Possible ou pas possible?

On connaît tous la fin de l’histoire, mais juste pour ce duo d’acteurs livré avec une sensibilité infinie, Enfant insignifiant! mérite qu’on brave le froid, les routes glacées, l’espace de quelques heures. Parce qu’avant le succès et les récompenses qui viennent avec, il y a eu le premier Michel Tremblay, celui qui a eu besoin du regard bienveillant de sa mère pour se donner du courage.