La disparition des lucioles

Léonie au coeur d’un trouble existentiel

Léonie est une adolescente aux humeurs contrastées. Son sourire peut illuminer une pièce, mais la plupart du temps, son visage laisse filtrer soit de l’ironie, soit une profonde irritation. Elle-même se tombe sur les nerfs, signe d’une grande lucidité. Ça témoigne de sa capacité – rare même chez les adultes – de voir la réalité la plus intime sans porter de lunettes roses.

Ce personnage imaginé par le scénariste et réalisateur du film La disparition des lucioles, Sébastien Pilote, est à la recherche d’une voie alternative. Ni la famille, ni l’école, ni même les jeunes de son âge ne lui sont d’un quelconque secours, en effet. C’est cette quête qui constitue le propos du troisième long métrage créé par le Saguenéen, portrait fascinant, amusant aussi par bouts, d’une fille dont le destin menace de basculer.

Présenté en salles depuis vendredi, le film se déroule dans un lieu indéfini, mais qui se trouve ailleurs qu’à Québec ou à Montréal. C’est la vie en région avec ses bons et ses mauvais côtés, les paysages de carte postale, de l’espace en masse pour ventiler, mais aussi plein de gens qui regardent par-dessus l’épaule de Léonie. Les pires sont ceux qui lui parlent de son avenir. Ils le voudraient aussi bouché que le leur, avec les mêmes compromissions, les mêmes menus plaisirs, la même absence d’élévation.

L’âme tourmentée de Léonie est campée avec finesse par la comédienne Karelle Tremblay. À l’intérieur d’une même scène, on la voit exprimer du scepticisme, de l’amusement, un reste d’agacement, sans que les fils dépassent. La jeune femme se moule également au rythme de son personnage, qui semble toujours en mouvement. Même quand elle demeure immobile, le vent balaie ses longs cheveux, un vent synonyme de changement.

L’un des choix judicieux effectués par Sébastien Pilote fut de situer cette histoire hors du temps. Oui, les voitures sont des modèles récents, mais il a semé les références au passé dans la trame sonore, très riche, et à travers les lieux où se sont posées les caméras. Parce que le tourment vécu par Léonie n’est pas propre au début du 21e siècle. Il a existé de toute éternité.

D’une certaine manière, le cinéaste prolonge la réflexion entamée sur son court métrage tourné à La Baie, Dust Bowl Ha ! Ha ! . Après avoir fait connaissance avec un ouvrier ayant perdu son travail quand l’usine a fermé ses portes, voici que le père de Léonie, l’ancien président du syndicat, est obligé de vivre dans le Nord pour mettre du pain sur la table. Le conflit lui a tout enlevé, sa femme, sa dignité, le respect de sa communauté. Tout, sauf l’admiration de sa fille, un peu trop inconditionnelle.

La tristesse qui enveloppe le visage de cet homme incarné par Luc Picard, le jour où le ciel lui tombe sur la tête, renvoie l’écho des drames qui ont affecté tant de communautés comme celle de La Baie. On voudrait qu’il soit comme l’autre personnage important du film, Steve, un professeur de guitare qui aborde la quarantaine avec sérénité, même s’il vit encore chez sa vieille mère. Si Léonie est toujours en mouvement, lui se distingue par son immobilisme. On dirait un moine. Un moine contemplatif.

L’extrême placidité de cet homme empruntant les traits de Pierre-Luc Brillant constitue le parfait antidote à la fébrilité qui anime Léonie, devenue son élève, puis son amie. Leur relation ponctuée de jolies touches d’humour fait plaisir à voir. On aimerait que la vie soit aussi simple, les solutions aussi faciles à trouver, mais Sébastien Pilote est plus malin que ça...