Le voleur de disques

COMMENTAIRE / Le cerveau crée des liens étonnants. C’est ainsi qu’après avoir lu un reportage traitant de la journée du disquaire indépendant, laquelle tombe aujourd’hui, je me suis retrouvé en 1973, à la Polyvalente Jonquière. Mon voisin de pupitre dans la classe de géographie était un grand bonhomme dont les cheveux longs n’avaient pas connu la caresse d’un peigne depuis la dernière coupe Stanley des Maple Leafs. Du moins, telle était mon impression.

Il était sympathique et curieux de nature. Nous parlions de nos lectures, notamment du roman Papillon d’Henri Charrière, un gigantesque best-seller qui nous avait captivés. Plus souvent qu’autrement, toutefois, nos échanges du lundi avant-midi portaient sur ses activités de la fin de semaine. Il me racontait ses expéditions dans les magasins de disques de Jonquière et Chicoutimi où des dizaines, voire des centaines de vinyles, sont disparus sous son manteau.

Ce qui était particulier chez lui, c’est que la musique ne le fascinait pas outre mesure. Son truc, c’était de prendre les commandes de ses camarades et de voler les albums à la première occasion. Parfois, il me disait que dans tel ou tel commerce, on commençait à le regarder d’un drôle d’oeil. L’avantage est qu’en cette époque bénie, le Saguenay comptait plusieurs magasins de disques. Si ça devenait compliqué à Jonquière, il suffisait de prendre l’autobus pour se rendre à Chicoutimi.

Maintes fois, j’ai remarqué sa présence entre les rangées de casiers, un lieu propice aux échanges illicites. Et il n’était pas rare de le voir traîner un exemplaire de l’album du groupe Grand Funk, E Pluribus Funk. C’est celui dont la pochette est ronde, puisqu’il épouse la forme d’une pièce de monnaie. Pas leur meilleur, mais un gros « hit » à la poly.

Le souvenir de nos conversations m’est revenu en mémoire lorsque des artistes ont dénoncé le piratage de leurs albums. Cette fois, le coupable n’était pas un ado désireux de se faire de l’argent de poche. C’était une nuée de gens appartenant à toutes les classes de la société et qui avançaient plein d’arguments pour justifier leur conduite. La rapacité des compagnies. La fortune de Bono et consorts. Plus honnête au fond de lui-même, mon voisin ne recourait pas à de tels artifices.

Et qui sait ? Peut-être vit-il encore dans la région et qu’aujourd’hui, ce jeune sexagénaire soulignera la journée du disquaire indépendant en visitant Jello Musique à Alma. Ça tomberait bien, puisque sur son site, le patron signale la présence d’un vinyle usagé de Grand Funk. Or, le titre est vraiment de circonstance : Caught In The Act. Pris sur le fait.