Daniel Côté
The Dragonfly Of Chicoutimi
The Dragonfly Of Chicoutimi

Le théâtre menacé par des apprentis sorciers

BILLET / Un mois s’est écoulé depuis que j’ai pris connaissance de la lettre ouverte du Conseil québécois du théâtre, un document intitulé Ceci n’est pas du théâtre. Il est né dans un sentiment d’urgence parce que les membres du conseil d’administration voyaient des personnes influentes, dont le directeur du Conseil des arts du Canada (CAC), Simon Brault, profiter de la crise sanitaire pour vendre l’idée que le numérique constituait la voie royale vers un avenir florissant.

S’il avait affirmé que c’était une option parmi d’autres, comme les nuances de bleu pour un peintre, personne ne se serait formalisé. Après tout, la grande majorité des compagnies professionnelles de notre région explorent ce médium depuis la mi-mars. Les résultats se sont révélés inégaux, mais même les personnes qui en ont tiré un meilleur profit rêvent du jour où elles joueront devant un vrai public.

Cet avis est partagé par le Conseil québécois du théâtre, qui voit dans le numérique « un moyen de garder le contact avec le public et de lui offrir quelques succédanés aux spectacles qu’il attend ». Il le compare à un diachylon, alors que Simon Brault prône « l’adoption rapide et généralisée des outils numériques ». C’est avec cet objectif en tête qu’il souhaiterait nouer un partenariat avec Radio-Canada, précise-t-on dans la lettre ouverte.

Que ces deux institutions planent aussi haut, c’était déjà préoccupant. Or, il y avait aussi des interrogations à propos du ministère de la Culture et des Communications du Québec. Il tardait tant à parler de la réouverture des salles, tandis que sa titulaire entonnait le chant de la sirène numérique. C’est pourquoi son intervention de mardi a été significative. Au-delà de l’argent neuf, son désir de ramener les artistes sur scène en juin montre qu’elle a saisi le message.

L’art du rassemblement

« Le théâtre est l’art du rassemblement », est-il énoncé dans la lettre ouverte.

Si nous vivions en des temps ordinaires, il ne serait pas nécessaire de rappeler une telle chose. Certains y verraient même un cliché. Or, plus que jamais, il faut ramener cette idée à l’avant-plan, de peur que des apprentis sorciers ne profitent de la crise pour imposer leurs choix douteux. Quand on tient les cordons de la bourse, comme c’est le cas pour le CAC, on peut en mener large.

Il y a donc urgence et pour mesurer les dégâts que pourraient causer les faux modernes, je n’ai qu’à penser aux pièces auxquelles il m’a été donné d’assister dans cette région. Le trait commun est que chaque fois que j’ai été touché, le mérite revenait aux êtres humains cohabitant sous le même toit, de part et d’autre du mur invisible.

Ainsi, je n’oublierai jamais la performance en solo de Jean-Louis Millette dans le chef-d’oeuvre de Larry Tremblay The Dragonfly Of Chicoutimi. Assis à dix pieds de lui, j’avais pu constater que chaque muscle de son corps, de son visage, suivait fidèlement les méandres du texte. Je me souviens aussi de la série de spectacles du Théâtre CRI tenus dans la maison de ses cofondateurs, Guylaine Rivard et Serge Potvin. Être si près des comédiens, ça déstabilise.

Sur un mode plus léger, l’accueil que les Clowns Noirs réservent à leur public représente un spectacle dans le spectacle. Ça commence dans le hall, alors qu’ils remettent leurs billets à ceux qui ont effectué une réservation. On rit de leurs gags, tout en voyant venir son tour avec un poil d’appréhension. Dans une veine similaire, j’ai couvert de nombreuses productions pour enfants et même eux, si technos soient-ils, s’abandonnent au plaisir de voir des personnages vivre devant eux.

Je pourrais continuer longtemps sur ce train, évoquer le souvenir de Jean Lajeunesse dans Un simple soldat, de Jean Duceppe et de Roger Lebel dans Les Sunshine Boys, de Guy Nadon dans Tu te souviendras de moi. Le point, c’est que le théâtre constitue un art essentiel et que pour l’apprécier pleinement, il suffit de faire la chose la plus simple qui soit. S’asseoir ailleurs que chez soi. Regarder. Écouter.