Rose-Line Brasset peinait à joindre les deux bouts lorsque sa fille, Juliette-Laurence, lui a suggéré d’écrire des romans jeunesse décrivant leurs voyages. Ainsi est née la série Juliette, qui a généré la vente de 550 000 exemplaires à ce jour.

Le rêve éveillé de Rose-Line Brasset

«Je suis l’une des auteures les plus privilégiées au Québec», affirme Rose-Line Brasset. Cinq ans après la diffusion du premier roman jeunesse consacré à Juliette, le personnage inspiré par sa fille alors adolescente, cette série publiée chez Hurtubise carbure toujours au succès. En ajoutant les trois bandes dessinées créées de concert avec la scénariste Lisette Morival et la dessinatrice Émilie Decrock, le nombre d’exemplaires vendus s’élève à plus de 550 000.

Conséquence de cet engouement, Rose-Line Brasset se consacre entièrement à l’écriture, d’où la gratitude exprimée plus haut. Elle maintient son rythme de production en rédigeant deux romans par année, un au printemps, l’autre à l’automne. Et comme son héroïne voyage sans cesse, une partie du travail consiste à visiter la région du globe où se dérouleront les prochaines aventures.

À cet égard, il est clair que l’écrivaine originaire d’Alma ne force pas sa nature. De toute éternité, en effet, elle a pris plaisir à vivre dans ses valises. La différence est que pour identifier une trame féconde, tout en accumulant des informations pertinentes sur la destination explorée, elle doit demeurer constamment à l’affût. C’est ainsi qu’est né le roman Juliette à Hawaii, sorti à la fin d’octobre.

«Je n’avais pas de plan quand je suis arrivée là-bas. J’ignorais aussi quel thème j’allais explorer. Tout ce que je savais, c’est qu’il y aurait une histoire se déroulant à cet endroit, a indiqué Rose-Line Brasset au cours d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès. J’ai commencé par faire des visites, en même temps que j’assimilais plein de données historiques et culturelles. Puis, j’ai ressenti des émotions.»

Elle insiste sur l’importance d’être à l’écoute de soi, sous peine de rater de belles opportunités. À Rome, autre théâtre d’opération de la série, l’écrivaine se demandait quelle tangente emprunterait le roman lorsque sa fille a visité une école secondaire en sa compagnie. «Des jeunes l’ont interpellée dans la classe de manière tellement agressive qu’elle n’a pas su quoi répondre. Nous en avons parlé le soir et j’ai réalisé que dans ce livre, il serait question d’intimidation», raconte-t-elle.

Un heureux flash

L’étincelle qui a bouleversé la vie de Rose-Line Brasset est survenue chez elle, à un moment où la colonne des revenus peinait à rejoindre celle des dépenses. C’est la vraie Juliette, prénommée Juliette-Laurence, qui lui a mis le pied à l’étrier après avoir constaté à quel point sa mère était préoccupée. «Elle a eu l’idée de partir une série qui s’appuierait sur nos voyages. Au début, c’était juste pour m’aider à payer l’hypothèque», se souvient l’écrivaine.

Le premier opus, Juliette à New York, a été publié au printemps 2014, à temps pour le Salon du livre de Québec. La réponse du public n’a pas été longue à venir. «Dès le départ, une file s’est formée devant mon kiosque et les ventes ont décollé. C’était la folie», mentionne-t-elle. La suite est connue: 12 romans, les bandes dessinées et un lectorat qui déborde du territoire québécois.

Juliette a fait son chemin en France, en Suisse et en Belgique, de même qu’aux Pays-Bas où on a traduit ses aventures en néerlandais. Ce n’est pas le pays le plus populeux, mais le fait d’être distribuée là-bas émeut Rose-Line Brasset, puisque son père a participé à sa libération du joug allemand, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Comme ses frères d’armes, il avait été accueilli en héros par la population, gravement affaiblie par les privations.

Traduits pour la Chine

Pour l’heure, c’est tranquille sur les fronts anglais et espagnol, mais qu’à cela ne tienne, la Chine a acquis les droits sur cinq titres qui sont en cours de traduction. «Je suis éperdue de gratitude. C’est un marché gigantesque», s’émerveille l’écrivaine, dont le prochain roman se déroulera à Tokyo. Il sortira au printemps, juste avant les Jeux olympiques qui se dérouleront dans cette ville.

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JULIETTE ET LA BD, UN MAILLAGE RÉUSSI

Après le roman Juliette à Londres, voici la bande dessinée du même nom, en librairie depuis le 13 novembre. C’est la troisième histoire de Rose-Line Brasset qui est adaptée à ce médium avec le concours de Lisette Morival (scénario) et Émilie Decrock (dessins). Du point de vue de l’écrivaine, cependant, l’effet de nouveauté ne s’est pas émoussé. Loin de là.

«C’était une idée de Dimitri Kennes, mon éditeur belge, et je considère ça comme un honneur incroyable, si tôt après le début de la série, commente-t-elle. Or, une fois de plus, Lisette est allée chercher la substantifique moelle du roman, avant de soumettre un scénario que j’ai pu modifier. Ainsi, j’ai demandé que le texte soit le plus neutre possible en ce qui touche les relations entre garçons et filles, parce qu’elles se passent différemment au Québec, par rapport à l’Europe.»

Ces interactions témoignent du respect qui enveloppe leur collaboration. S’agissant des illustrations, par exemple, la Québécoise apprécie le travail de sa partenaire européenne. Plus le temps passe, plus celle-ci fait sien l’esprit des romans. «La relation d’Émilie avec sa fille de 12 ans est similaire à celle que j’ai avec Juliette. Malgré les conflits, elles sont unies par un amour inconditionnel et ça se reflète dans son travail. Son dessin est très tendre», constate Rose-Line Brasset.

Bien sûr, il est impossible d’intégrer dans un album de 48 pages le contenu d’un roman. Il était toutefois impossible de ne pas faire intervenir le magicien Luc Langevin, présenté comme l’idole de Juliette. Elle fait sa rencontre au Québec, sans se douter que leurs routes se croiseront à nouveau dans un théâtre londonien. «Londres est la capitale de la magie», avance l’écrivaine pour justifier la place qu’elle tient dans cette histoire.

C’est ce qui l’avait poussée à échanger avec Luc Langevin, il y a quelques années, à l’occasion du Festival de la magie de Québec. Il avait accepté de participer à son projet d’écriture en jetant un oeil sur la part des dialogues qui lui était attribuée, un exercice qu’il a répété pendant la création de la bande dessinée. «Comme Luc était cité, il fallait qu’il ait vraiment dit ça dans l’entrevue que j’ai réalisée avec lui», note Rose-Line Brasset.

Quant à la philosophie qui l’anime, tous médiums confondus, elle se décline sur l’air de vivre et laisser vivre. «Sans suggérer des valeurs de façon appuyée, j’estime que tous les humains ne vivent pas de la même façon et que c’est correct. Je crois aussi qu’on peut se rendre quelque part avec des idées préconçues sans être une mauvaise personne, énonce l’écrivaine. Par ailleurs, je tenais à ce que Juliette et sa mère soient comme tout le monde, ce qui signifie qu’elles peuvent commettre des erreurs.»

Une autre ligne de force de la série se moule à la personnalité de l’héroïne. «Le texte montre que si on aborde les problèmes avec courage et créativité, on peut les résoudre parce que chaque individu possède des pouvoirs magiques, avance Rose-Line Brasset. C’est aussi ce que j’ai raconté à ma fille, l’idée qu’à sa naissance, des fées ont fait tomber une pluie de dons sur son berceau. À mesure que sa vie va avancer, elle les découvrira.»

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LE TEMPS DE S'AFFIRMER

Dans Juliette à Hawaii, un roman sorti en octobre, le personnage créé par Rose-Line Brasset voyage d’une manière qui ne lui est guère familière. L’adolescente part sans sa mère, en effet, alors qu’elle accompagne son petit ami Gino, de même que l’auteure de ses jours, dans le 50e État américain. C’est l’occasion de faire l’expérience de sentiments inédits où se confondent espoir, déception et, ultimement, affirmation de soi.

«La Juliette des romans aura toujours 13 ans, mais on voit qu’elle est plus mûre, après avoir effectué 12 ou 13 voyages. Sa personnalité ressemble à celle de ma fille et également à la mienne. Comme elle, j’ai commencé à voyager très jeune, par plaisir. Et plus tard, alors que je devais préparer des reportages touristiques, j’ai commencé à emmener mon fils Emmanuel, né pendant mes études à l’UQAC. Puis, je suis partie avec Juliette-Laurence», rapporte l’écrivaine.

D’une histoire à l’autre, elle tient à préserver l’un des ingrédients qui font le succès de la série, soit le fait que les adolescentes s’identifient à Juliette. Le personnage s’exprime de la même manière qu’elles, affiche un comportement similaire, tout en laissant transparaître un manque de confiance en soi avec lequel sa mère aussi a dû composer, dans la vraie vie.

Pendant ses études en littérature à l’UQAC, par exemple, le doute s’est installé, pernicieux. Son désir de prendre la plume, de produire des oeuvres qui seraient le fruit de son imagination, constituait-il une lubie? La réponse est venue de l’un de ses professeurs, Jacques-B. Bouchard, qui l’a guidée au fil de son certificat, de son baccalauréat et de sa maîtrise.

«Cet homme a été l’un des premiers à me dire que j’étais une écrivaine. Tout le temps, son message m’a accompagnée. Il a changé ma vie», confie Rose-Line Brasset. Dans la même foulée, elle se montre reconnaissante à l’endroit des enseignantes Francine Belisle et Marthe Simard. Elles aussi ont joué un rôle important dans son cheminement professionnel. Elles l’ont aidée à s’affirmer, au même titre que l’héroïne de Juliette à Hawaii.